Realpolitik en Françafrique

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Le candidat François Hollande voulait refonder les relations de la France avec l'Afrique et tirer un trait sur le passé. Aujourd'hui, les impératifs sécuritaires orientent la politique internationale de la France.

Les blindés légers Sagaie ont remplacé les dromadaires des méharistes, mais le terrain est le même et la doctrine ­d’emploi des forces identique. Avec son nouveau dispositif ­sécuritaire au Sahel, en cours d’installation en ce premier semestre 2014, la France ­renoue, bien malgré elle, avec son passé colonial. ­Comme autant de forts Saganne érigés pour faire barrage aux rezzous de la confrérie ­Sanoussiya venus – déjà – des confins du ­Fezzan, ce lointain successeur d’André ­Maginot qu’est ­Jean-Yves Le Drian pilote l’implantation d’une série de points d’appui militaires destinés à contenir les katibas jihadistes ­d’Aqmi et du Mujao dans leur sanctuaire du Sud-Ouest libyen. De la Mauritanie à ­Djibouti, ce sont plus de 6 000 hommes qui devraient être ­prépositionnés fin 2014, ­formant une sorte de cordon ­sanitaire sur la rive sud du Sahara avec pour mission d’être en permanence « au contact » et en ­capacité de se projeter, avec ou sans l’appui des armées locales. 

 

Un redéploiement d’ampleur

C’est à N’Djamena, au Tchad, où ­stationne en permanence l’opération ­Épervier avec ses Rafale, ses Mirage 2000, ses avions ravitailleurs et de transport de troupes, que sera établi le centre de commandement de ce ­nouveau dispositif. Deux épicentres ­opérationnels sont d’ores et déjà établis sur deux théâtres en cours : Gao, au Mali, et Bangui, en ­Centrafrique, où se déroule la très délicate opération ­Sangaris. Tout le long du « front saharien », une série de points d’appui avancés, réminiscences des fortins d’autrefois, où ne ­stationnent que quelques dizaines d’hommes, ont été ouverts ou sont en voie d’être ­réactivés : Atar (Mauritanie), Tessalit (Mali), Madama (Niger), Faya Largeau, ­Abéché et Zouar (Tchad). Un peu en retrait, à ­Ouagadougou et à Niamey, des unités des ­forces spéciales appuyées par des ­hélicoptères de combat se tiennent prêtes, la capitale ­nigérienne abritant en outre un pôle de ­renseignement équipé de drones, mutualisés avec ceux qu’y a entreposés l’armée ­américaine. La zone d’observation de ces ­appareils est clairement définie : il s’agit de traquer et de filmer la moindre colonne de véhicules circulant dans la zone dite des trois frontières (Libye-Niger-Algérie), de la ­passe de Salvador au plateau du Djado, lieu de ­parcours quasi obligé des ­trafiquants et des jihadistes. Enfin, les bases françaises « historiques » de Dakar, Libreville et ­Djibouti ­serviront de réservoirs de forces alors que les ports d’Abidjan et de Douala joueront le rôle de points d’entrée pour les renforts en ­matériels lourds acheminés par bateaux.

Avec cette priorité absolue, accordée ­depuis le ­déclenchement de l’opération Serval, au tout ­sécuritaire, ­laquelle se traduit par un engagement ­militaire sans précédent sur le continent ­depuis la guerre d’Algérie, la ­politique africaine de François Hollande a pris un tour inattendu. ­Première ­traduction : un très net rapprochement, dans le domaine de la ­défense, avec les États-Unis qui ont en ­quelque sorte sous-traité à la ­France leur ­combat contre ­Al-Qaida en ­Afrique ­sahélienne. Au menu des entretiens entre Jean-Yves 

Le Drian et Chuck Hagel le 28 ­janvier, puis entre Barack Obama et ­François Hollande le 11 ­février, la ­coopération militaire franco-­américaine ne s’est jamais aussi bien portée. 

Aux yeux de l’US Strategic Command, la France est désormais un « allié proche » au même titre que la Grande-­Bretagne, avec qui l’on peut partager des ­informations sensibles. Au Mali comme en Centrafrique, le soutien ­logistique ­américain à Serval et à Sangaris a en outre été précieux. 

 

Luttes d’influence

Deuxième conséquence : le ministère de la Défense, rue Saint-Dominique à ­Paris, est ­devenu un pôle incontournable de la ­politique africaine de la France et les ­bureaux du ­ministre Jean-Yves Le Drian ou de son ­directeur de cabinet, l’omniprésent ­Cédric Lewandowski, des lieux de passage obligés pour la plupart des décideurs du ­continent en visite dans la capitale ­française. Un glissement d’influence accentué à la fois par la proximité personnelle entre Jean-Yves Le Drian et François Hollande, lequel s’est découvert avec l’affaire malienne une ­passion pour la chose militaire qu’il ne ­soupçonnait sans doute pas lui-même, et par le relatif ­désintérêt africain du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. « Il ne suit pas, mais il veut être sur la photo », ­grince-t-on rue Saint-Dominique à propos de ce dernier, « et l’on doit sans cesse gérer ses empiétements ».

À moins que ce ne soit l’inverse ? D’où une certaine cacophonie. Ainsi, lorsqu’il s’est agi de dénicher, mi-janvier, un président de ­transition acceptable pour la Centrafrique, la Défense avait jeté son dévolu sur un ­homme à poigne, l’ancien ministre ­franco-centrafricain, musulman de surcroît, Karim Meckassoua, alors que le Quai ­d’Orsay et la conseillère ­Afrique de François Hollande, Hélène Le Gal, soutenaient plutôt ­Catherine Samba-­Panza – ­issue de la ­société ­civile –, qui l’a en définitive ­emporté. Même confusion au Mali, où la situation est ­paradoxale : le ministre de la Défense, ­Souleymane ­Boubèye Maïga, qui se plaint d’être court-circuité par son ­homologue français, s’épanche ­volontiers auprès de ­Laurent Fabius alors que le ­cabinet de ­Jean-Yves Le Drian est en ­relation étroite avec celui du président Ibrahim ­Boubacar Keïta, qu’il informe régulièrement des ­opérations militaires en cours.

Autre pomme de discorde : l’Algérie. En tant que ministre de tutelle du Val-de-­Grâce et des Invalides, Le Drian gérait jusqu’à il y a peu l’état de santé d’Abdelaziz Bouteflika et, par-delà, les aspects les plus sensibles de la relation franco-algérienne, au grand dam de Laurent Fabius. Mais son enthousiasme du début de l’opération Serval, quand les ­services de la rue Saint-Dominique se ­félicitaient auprès des journalistes de la ­fluidité des ­échanges sécuritaires entre les deux pays, a ­laissé place à une ­profonde déception. Un an plus tard, les ­mêmes services se plaignent de l’« opacité », voire du « jeu étrange » des militaires algériens, lesquels auraient décidé de « réactiver le groupe ­islamiste Ansar el-Dine » en mettant à l’abri son chef, Iyad ag Ghali.  

 

Traditionnelle indulgence

Dernier effet enfin, et non des ­moindres, de la mainmise des « ­sécurocrates » sur la politique ­continentale : le retour au galop d’une realpolitik qui ne dit pas son nom, mais dont les principaux ­bénéficiaires sont des chefs d’État que les socialistes, quand ils étaient dans ­l’opposition, et ­François ­Hollande lui-même au cours des huit ­premiers mois de son ­mandat, ­considéraient comme peu ­fréquentables. 

Le Tchadien Idriss Déby Itno, avec qui ­Jean-Yves Le Drian entretient ­d’excellentes relations (les deux ­hommes se tutoient), est ­désormais quasi intouchable : « Ses soldats sont tombés au Mali aux côtés des nôtres. Sans lui, 

Serval aurait duré six mois de plus. Pour le ministre comme pour François ­Hollande ce lien du sang est ­incontournable », confie un proche ­collaborateur de Le Drian. Le Camerounais Paul Biya ? « Il nous a ­rendu de grands ­services dans la libération de nos otages. » Le Congolais ­Denis ­Sassou Nguesso ? « Il est le seul à ­vraiment mouiller sa ­chemise en ­Centrafrique. » 

Envoyer un contingent sur l’un des ­théâtres d’opérations où la France est ­engagée vaut donc aujourd’hui brevet de bonne gouvernance à Paris ; le Togolais ­Faure Essozimna Gnassingbé et le ­Rwandais Paul ­Kagamé l’ont compris, qui n’ont pas hésité. 

Sans doute est-ce là aussi la raison pour laquelle l’Élysée semble s’être résigné à voir certains de ses interlocuteurs africains contourner ou ­modifier leurs ­Constitutions afin de pouvoir se représenter devant les ­électeurs. Une bienveillance tacite dont ­profitent, pour la bonne marche de leurs ­projets d’auto-succession, Denis ­Sassou Nguesso, voire Blaise Compaoré au ­Burkina Faso et, pourquoi pas le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, si l’idée lui venait de changer d’avis. 

Ne rien faire qui puisse ouvrir un ­nouveau front dans une région où la ­France est militairement engagée à la limite de ses possibilités humaines et financières et tout faire pour protéger ses intérêts ­économiques : tels sont les deux mots ­d’ordre de la ­nouvelle politique africaine de François Hollande. Nouvelle, ­évidemment non. Puisqu’en ce domaine, comme chacun le sait, de président en ­président, tout ­change au ­début et, à la fin, rien ne ­bouge.

 

Copyright photo : Ghislain Mariette, ministère de la Défense

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