Déjeuner avec... Alexandre Dynkin

Submit to FacebookSubmit to Google BookmarksSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

C’est un endroit que je recommande tout particulièrement à ceux qui reçoivent des amis étrangers désireux de respirer un peu l’air du Paris d’autrefois. Un estaminet (une dizaine de tables) situé rue Servandoni, au coin de la rue de Vaugirard appelé La Cuisine de Philippe : l’archétype du bistrot parisien.

Le mot bistrot, d’après certains, viendrait du russe bystro (« vite ») que les -Cosaques arrivés à Paris en 1815, après la chute de Napoléon, répétaient lorsqu’ils voulaient se faire servir à boire rapidement dans un des nombreux débits de boissons de la capitale. Aujourd’hui, cela tombe bien : mon invité est un Russe. Pas vraiment du genre cosaque. Plutôt l’inverse : un monsieur élégant, costume-cravate, la cinquantaine bien conservée, d’allure plus british que moujik. Il s’appelle Alexandre Alexandrovitch Dynkin et passe pour un des meilleurs connaisseurs de l’économie mondiale. Il est peu connu en France, où un bon économiste ne peut être qu’américain, mais il faut s’y faire : il y a aussi de brillants sujets en Russie. Celui-ci dirige à Moscou l’Institut d’économie mondiale et des relations internationales (Imemo), que connaissent tous les spécialistes, en particulier mon ami le professeur Georges Sokoloff, que j’ai également invité à ce déjeuner, pas seulement pour me servir d’interprète mais pour m’aider à ne pas poser trop de questions idiotes. L’Imemo est un de ces nombreux organes dépendant de l’illustre Académie des sciences de Russie, dont mon invité est d’ailleurs vice-président.

 

Une institution menacée

À peine s’est-on salué et congratulé qu’il est déjà question des menaces qui pèsent sur cette institution, qu’on ne peut comparer à aucune autre, du moins en France, sauf, peut-être, par la diversité des sujets étudiés et par la qualité de ses chercheurs, au CNRS. Comme celui-ci, régulièrement remis en cause par ceux qui préféreraient un système à l’américaine, l’Académie des sciences de Russie est menacée. Alors que, même aux temps les plus sombres de l’époque soviétique, ses membres étaient élus par les savants eux-mêmes et non nommés par le pouvoir, voilà que la Russie poutinienne veut mettre l’Académie sous contrôle. Du moins serait-ce l’idée de l’actuel ministre des Sciences, qui cherche peut-être à se venger de cette façon d’une institution à laquelle il avait espéré, en 2003, pouvoir appartenir mais qui avait repoussé sa candidature à 98 % des votants.

Après cette vive entrée en matière, il est temps de passer commande. Une des -spécialités les plus originales de La Cuisine de Philippe, ce sont les soufflés : soufflés au fromage, soufflés à la bisque de homard, soufflés aux champignons. Un délice de saveur et de légèreté. Dynkin et son interprète, naturellement, choisissent la recette aux champignons, suivie du plat du jour : de la biche cuisinée façon chasseur. Si je dis « naturellement », c’est que tous les Russes sont de grands amateurs de champignons, dont leurs forêts regorgent. À défaut de vodka, on arrosera le tout d’un excellent petit vin (rouge) du Var.

L’Imemo, explique son directeur, est le résultat de l’ouverture à l’Ouest voulue par Nikita Khrouchtchev au lendemain du XXe congrès du Parti communiste de l’URSS (dit « congrès de la déstalinisation »). Ne se fiant guère aux analyses et aux chiffres des organes en place, le nouveau dirigeant voulut disposer d’informations fiables sur la situation économique réelle du pays, comparée à celle du reste du monde : ainsi naquit l’institut. Un événement sans doute aussi important pour l’ouverture, dit Alexandre Dynkin, que la parution de -L’Archipel du goulag de Soljenitsyne.

Les Russes ont déjà fait un sort à leur soufflé aux champignons et à la pauvre biche (Georges Sokoloff et moi avons préféré les rognons de veau, une autre spécialité de la maison) lorsque j’ose demander enfin à l’éminent académicien ce qu’il est exactement venu faire en France. « Renforcer nos liens avec ce pays », me répond-il avec élan. « De tous les grands pays développés, la France est celui avec lequel les liens se sont le plus distendus. Et, de tous les pays européens, elle est de loin la plus arrogante à l’égard de la Russie. Nous aimerions changer cela. »

C’est un souhait que partagent d’ailleurs nombre d’entreprises françaises, grandes et petites, qui ont décidé de s’attaquer au marché russe. Si l’on en croit l’Observatoire franco-russe, une cellule particulièrement active au sein de la Chambre de commerce et d’industrie, ces entreprises obtiennent des résultats qui les classent en très bonne position à l’échelle européenne. En somme, les choses ont bien changé depuis le moment où de Gaulle avait renoué avec la Russie en lançant : « Détente, entente, coopération » ! À l’époque et même longtemps après, on se félicitait de l’état certes réconfortant des relations politiques entre Paris et Moscou, mais pour regretter aussitôt après que les échanges économiques restent pour leur part aussi lymphatiques… Aujourd’hui que ces derniers ont bien meilleure mine, il reste évidemment à espérer que les hommes politiques français (certains journalistes, aussi) sachent se mettre au diapason des hommes d’affaires ; qu’ils apprennent en somme que la « coopération » peut rimer avec une meilleure « entente ».

 

L’Union européenne, partenaire essentiel

Pour contribuer à ce réchauffement, Alexandre Dynkin a prévu un programme chargé : rencontre avec des parlementaires (après notre déjeuner, il a rendez-vous au Sénat ; il lui suffira pour cela de traverser la rue de Vaugirard), mais aussi, sur -invitation du professeur Sokoloff, ici présent, -conférence au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), qui dépend des services du Premier -ministre sur «L’avenir des relations entre l’Union européenne et la Russie».

Un avenir plutôt sombre, osé-je faire observer, si l’on en juge par la quantité de problèmes politiques, diplomatiques, -économiques, énergétiques (et autres) qui opposent aujourd’hui l’Europe à la Russie.

« La Russie, me répond le professeur Dynkin, a trois fronts : l’Europe à l’ouest, la Chine à l’est et l’islam au sud. L’Europe n’est pas celui qui nous tracasse le plus. Certes, l’attitude de l’Ukraine, qui joue à vouloir se mettre entre deux chaises, ne facilite pas les choses. Certes, le refus des Européens d’ouvrir aux Russes l’espace Schengen tend à créer entre l’Europe et nous un nouveau mur de Berlin. Mais, à l’inverse, il y a beaucoup de scénarios optimistes. »

Parmi ces raisons d’espérer, je ferais volontiers figurer l’agacement que provoque chez nos amis russes la prétention des ressortissants de l’Union européenne à vouloir – tout seuls sur notre péninsule – représenter l’Europe entière. Ils veulent partager ce droit et les arguments ne leur manquent d’ailleurs pas. La géographie humaine bien sûr ; les airs de famille entre langues latines, germaniques et slaves ; une religion que les Églises d’Orient et d’Occident n’ont pas réussi à briser par leur schisme ; les liens de sang (trop souvent versé) tissés par l’histoire ; des idéologies « bourgeoise » et « prolétarienne » curieusement prêtes à aller d’ouest en est et vice versa.

Et puis – c’est un point sur lequel -Alexandre Dynkin insiste à juste titre –, les relations économiques représentent un enjeu de taille pour chacune des deux -parties de l’espace européen. L’Union est un marché essentiel pour les exportations russes d’hydrocarbures (70 % des ventes russes de gaz naturel) ; elle ouvre également de belles perspectives, sur ses flancs nord et sud, aux projets d’infrastructures nouvelles développés par les « géants » énergétiques russes. Les flux de produits se dirigeant vers la Russie – quelque 120 -milliards d’euros annuellement – sont eux-mêmes loin d’être marginaux dans l’activité des firmes de l’UE. Moscou est en quête de modernisation non seulement afin de renouveler le matériel de secteurs traditionnels, mais aussi pour diversifier l’éventail de ses activités en direction des nouvelles technologies ; voilà qui intéresse au plus haut point les groupes européens prêts à vendre des équipements mais aussi à partager leur savoir-faire avec les Russes dans le cadre d’investissements directs. Toutes raisons pour lesquelles il vaudrait mieux éviter les querelles de voisinage dans ce que Gorbatchev avait raison d’appeler notre « maison commune ». 

L’heure du rendez-vous au Sénat se rapproche. Vite, un petit dessert. Crème -brûlée pour les uns, soufflé au chocolat pour les autres. Avant de se séparer, l’interprète de l’éminent académicien demande où sont les toilettes : au fond de la cour. On se croirait en Russie ! 

Ajouter un Commentaire


La Revue

Dossier du mois

La Revue sur FaceBook