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Déjeuner avec Chang Ha-Joon, un excentrique à Cambridge

Déjeuner avec Chang Ha-Joon, un excentrique à Cambridge

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Très critique envers les mécanismes du marché et sa capacité à se réguler, l'économiste coréen veut populariser sa discipline et la rendre accessible à tous.

Lorsqu’il est arrivé en ­Grande-Bretagne en 1986, Chang Ha-­joon parlait à peine l’anglais. Aujourd’hui âgé de 50 ans, il est ­devenu professeur, enseigne l’économie politique du développement à l’université de Cambridge et a vendu 650 000 exemplaires de ses différents ouvrages.

Dont le plus connu, 23 Things They Don’t Tell You About ­Capitalism , a été traduit dans 32 langues. « Si l’on se fonde sur les ­critères de l’économie de ­marché, plaisante-t-il en m’accueillant au Rice Boat, le restaurant indien qu’il a choisi pour notre déjeuner, je suis l’un des économistes qui ont le mieux réussi au ­monde. Pourtant, la plupart de mes ­collègues, qui sont bien plus convaincus que moi des vertus du marché, me considèrent au mieux comme un excentrique. Au pire comme un “sociologue” – un terme vraiment ­insultant pour un économiste. »

Considéré par beaucoup comme ­hétérodoxe, Chang Ha-joon a vu sa renommée ­exploser au début de la crise financière de 2008. La direction du Fonds monétaire international, qui regardait ses théories avec ­curiosité, l’a invité plusieurs fois à s’exprimer lors de ses conférences. Quant à la raison pour laquelle il a une réputation tellement ­hors norme auprès de  ses confrères, le ­professeur de Cambridge la résume en une phrase : « Je ne fais pas de maths. » 


En regardant autour de moi, je me dis que l’originalité de Chang se niche aussi dans sa façon de choisir les restaurants. Le Rice Boat est immense, mais désert. Le soir, c’est bondé, m’assure mon hôte. Les peintures indiennes qui ornent les murs ne dépareraient pas dans un vide-grenier, et la lumière des toilettes ne fonctionne pas. Chang me jure néanmoins que la nourriture est excellente et me conseille tout particulièrement le fameux bœuf frit du ­Kerala. Il m’oriente vers le riz de la même ­origine, moins étouffant que le basmati.

M’accompagnera-t-il pour une bière ? « Je ne bois pas à midi, s’excuse-t-il. Comme la plupart des Asiatiques, je ne supporte pas très bien l’alcool. » Il opte donc pour un lassi tandis que, bien décidé à faire honneur à la réputation des journalistes, je commande une bouteille de Konrad 11, une bière tchèque corsée.

 

L’économie, une science 

Revenant à notre conversation, je ­l’interroge : que veut-il dire avec son histoire de maths ? « Malheureusement, beaucoup d’économistes tiennent absolument à ce que leur discipline soit considérée comme une science et pensent qu’il faut qu’elle ressemble à la physique ou à la chimie. Ils utilisent des modèles mathématiques et pour eux, plus c’est compliqué, mieux c’est. Si vous voulez, c’est un peu comme le clergé catholique, qui ­pendant longtemps a refusé que la Bible soit traduite. Si vous ne parliez pas latin, vous ne pouviez pas comprendre. Aujourd’hui, à moins d’avoir de solides notions de maths et de ­statistiques, vous ne pouvez pas avoir accès aux livres d’économie. »

Tout de même, d’autres économistes avant lui ont écrit des ouvrages visant à vulgariser, à rendre compréhensibles les grandes notions économiques. J’évoque notamment Steven Levitt et Stephen Dubner, dont Freakonomics (publié en 2005 et traduit en français en 2006) a été un grand succès. « C’est vrai, ­admet Chang. Mais ils restent dans la pensée dominante. Pour eux, l’économie fonctionne à partir de pensées rationnelles. Moi, je conteste cette idée. »

 

Et le rôle des observateurs ?

Tout en découpant les côtelettes et en les arrosant de jus de citron afin que nous ­puissions les partager, Chang poursuit sa ­démonstration : « Dans le département de biologie d’une université, vous avez des spécialistes de l’ADN, des anatomistes, des gens qui partent ­observer les gorilles au fin fond du ­Burundi, d’autres qui font des expériences sur des rats… Et ce sont tous des biologistes ! ­Pourquoi cela ne ­marche-t-il pas pour l’économie ? Oui, il faut des gens qui analysent les chiffres. Mais il faut aussi des gens qui vont voir comment ça se passe dans les usines, qui font des ­sondages, qui ­observent les conséquences des changements ­politiques… »

Lui-même puise une partie de ses théories dans son parcours personnel et dans les ­changements observés dans son pays, la Corée du Sud. Né en 1963 d’un père fonctionnaire au ministère des Finances et d’une mère ­enseignante, il reconnaît n’avoir été privé de rien. « Mais autour de moi, la misère était ­partout », se souvient-il. À l’époque, le revenu par habitant était de 82 dollars par an. 

Park Chung-hee, récemment arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire, prend alors une décision qui semble ­saugrenue : celle de développer une industrie sidérurgique dans ce pays dont le sous-sol ne ­recèle ni fer ni charbon. Park était un ­dictateur, reconnaît le professeur, mais il a aussi eu quelques bonnes idées et celle-là en était une. Contre toutes les théories qui ­veulent que les pays doivent s’intégrer à l’économie de marché et développer les ­activités ­correspondant à leur «avantage ­comparatif », la sidérurgie est devenue la pierre angulaire du succès industriel coréen. De même, ­explique Chang, lorsque les ­Japonais ont ­décidé de miser sur la production de voitures face aux géants ­américains, cela semblait fou. Mais ils avaient ­compris que s’ils se contentaient des activités qu’ils maîtrisaient déjà – la soie, par exemple – ils n’iraient nulle part.

« La pensée ­rationnelle est un aspect ­fondamental de la nature ­humaine, poursuit-il, mais elle ne se limite pas à cela. Nous ­sommes égoïstes. Nous avons de l’imagination. De l’ambition. Nous ­ressentons des peurs irrationnelles, nous nous laissons endoctriner, ­influencer… C’est pour ça que, par exemple, quand une bulle spéculative se crée, elle enfle. Chacun pense, et c’est rationnel, qu’il saura retirer ses billes à temps et faire un maximum de ­bénéfice. » Il ­s’interrompt, pensif. « Mais collectivement, c’est… » Au-dessus de son assiette, ses mains ­miment l’explosion d’une bombe.

« On nous apprend à croire que le marché est un phénomène ­purement naturel, poursuit Chang. Les sociaux-démocrates nous ­vendent des contes de fées sur sa prétendue ­perfection… En fait, ce n’est qu’une ­construction ­politique. Je ne dis pas que je détiens le monopole de la vérité, je dis que les gens ont le droit d’entendre plusieurs versions de l’histoire. »

Tandis que le serveur nous débarrasse, que mon hôte commande un double ­expresso et moi un café noir, je lui demande de revenir sur l’une des affirmations provocatrices qui ont fait sa renommée. La machine à laver, a-t-il un jour assuré, a été une révolution plus importante que l’Internet. Qu’a-t-il voulu dire exactement ? Il sourit. « Je ne souhaite pas sous-­évaluer l’impact de la ­révolution Internet. Je pense tout simplement que son importance a été exagérée parce que les gens qui écrivent sur ces sujets sont majoritairement des ­hommes d’âge moyen qui n’utilisent ­jamais une machine à ­laver. Il est ­humain de penser que les choses qui nous touchent directement sont les plus importantes, mais il faut prendre du recul. La machine à laver, l’eau courante, tout ce confort qui est arrivé dans les foyers a ­permis aux femmes d’entrer sur le marché du ­travail, les a ­poussées à faire moins d’enfants et à les avoir plus tard, à s’investir davantage dans l’éducation de ­chacun d’eux, surtout des filles. Cela a ­modifié leur place dans la ­famille et dans la société, elles ont acquis le droit de vote… Ça a ­complètement ­bouleversé la ­façon dont nous vivons ! »

Je fais signe au serveur de ­m’apporter ­l’addition et, en l’attendant, je pose ma ­dernière question : l’économie, ­finalement, a-t-elle une dimension morale ? « En tout cas, elle nous met face à des ­dilemmes ­moraux », tranche Chang, qui a souvent écrit que les ­politiques économiques peuvent ­rendre le monde meilleur. « Souvenez-vous qu’au moins dans ce pays l’économie a d’abord été une branche de la philosophie morale. Avec des gens ­comme Adam Smith, Karl Marx ou ­Joseph  Schumpeter… ­Comment une ­discipline ­aussi merveilleuse a-t-elle pu à ce point se ­refermer sur elle-même ? Je trouve ça ­vraiment ­triste. » 

© La Revue et Financial Times

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