Les paradoxes de la finance islamique

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Si le loyer de l’argent a été diversement condamné par les trois grands monothéismes, l’Église a su s’adapter aux exigences de l’économie moderne. La finance islamique, au prétexte de respecter à la lettre l’interdit coranique, le contourne dans l’esprit.


Les idées reçues ont la vie dure, surtout lorsqu’elles sont teintées de religion. Une des nombreuses illustrations de cette vérité rencontrée tous les jours se rapporte à la confusion entretenue dans la littérature islamiste entre prêt usuraire et prêt à intérêt. Historiquement, dans les sociétés anciennes, aussi bien en Orient qu’en Occident, le prêt à intérêt est attesté. En Mésopotamie, le code Hammurabi, au XVIII
e siècle avant l’ère courante, propose une régulation des taux autorisés et en fixe le maximum à 20 % ou 33 % selon le produit (argent ou semences). En Grèce, Aristote l’assimile à un moyen injuste, déshonorant et contre nature de s’attribuer le bien d’autrui. Dans l’Empire romain, le prêt à intérêt était admis, mais ses excès punis.

 

Dans la tradition juive, la distinction était d’un autre ordre : le Deutéronome (XXIII, 1920) interdit le prêt à intérêt entre juifs, et l’autorise si l’emprunteur est un non-juif. Cette distinction n’ayant plus de sens dans la tradition chrétienne, l’Église catholique a repris celle qui existait dans le droit romain pour le prêt des biens mobiliers entre les choses qui se consument et celles qui ne se consument pas.

L’argent étant un bien qui appartient à cette seconde catégorie, son prêt avec intérêt a donc été interdit depuis le concile de Nicée, au début du IVe siècle, et tout au long du Moyen Âge.

On ne s’étonnera donc pas de trouver dans le Coran une interdiction formelle de l’usure (ribâ) (II, 275, 276, 278). Non seulement le Coran s’inscrit dans toute la tradition antique qui prohibait le loyer de l’argent, considéré comme un moyen illicite de s’enrichir sans produire le moindre effort, mais il y a lieu de situer sa position à la lumière des pratiques en cours dans le milieu hidjazien1 lors de l’apparition de l’islam.
En effet, les taux d’intérêt pratiqués, au témoignage même du Coran, étaient excessifs : on devait rendre le double de ce qu’on avait emprunté, dit le verset 130 de la sourate III. Or, plus grave encore, celui qui était incapable de rembourser le créditeur était réduit en esclavage jusqu’à ce qu’il s’acquitte de sa dette.



Des pratiques ancestrales

Cependant, entre les textes et la théorie d’une part, et la réalité d’autre part, il y a un fossé allègrement franchi par les adeptes des trois religions monothéistes. L’emprunt de l’argent n’a jamais cessé pour des considérations religieuses ou morales. Ceux qui en avaient besoin, parfois pour survivre, s’y adonnaient malgré interdictions et condamnations.

Au Moyen Âge en Europe, les historiens ont décelé une différence sociale entre les prêteurs : les juifs prêtaient aux pauvres, les petits commerçants bourgeois chrétiens aux classes plus aisées, et les grands marchands italiens de céréales, devenus des banquiers à la fin du XIIIe siècle, aux plus riches.
Dans les affaires de commerce extérieur, l’intérêt de l’argent avancé était souvent masqué par la complexité très précoce des pratiques et par la multiplicité des monnaies qui obligeaient à des opérations de change.

Les pratiques usuraires furent également courantes tout au long de l’histoire islamique, malgré le caractère illicite du ribâ. L’État même recourait de manière quasi clandestine à l’emprunt d’argent avec intérêt afin de payer ses fonctionnaires et de subvenir aux besoins de ses soldats. Cela s’est passé plus d’une fois pendant le califat abbasside à cause, entre autres, du décalage entre le calendrier lunaire en usage pour la collecte de l’impôt légal (zakât) et le calendrier agricole, donc la disponibilité des céréales, dépendant du cycle solaire. 

La question du prêt à intérêt se posa de façon pressante avec le développement de l’économie monétaire aux débuts de l’époque moderne. Calvin (1509-1564) fut le premier théologien chrétien à admettre la pratique, alors que l’Église persista longtemps dans son refus. L’université catholique d’Utrecht, aux Pays-Bas, leva certes l’interdiction en 1713, mais il fallut attendre 1830 pour voir l’Église de France s’aligner sur cette position, et 1917 pour que le Vatican rende le prêt à intérêt licite. 

Dès lors, comment expliquer que les théologiens et jurisconsultes musulmans soient restés intransigeants dans leur condamnation des opérations bancaires fondées sur le prêt à intérêt, assimilant celui-ci purement et simplement au prêt usuraire, alors que les banques, dans la majorité des pays musulmans, ont pignon sur rue et participent ouvertement à la vie économique ? La réponse n’est pas à rechercher dans un seul facteur. Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, des considérations d’ordre religieux se mêlent aux conditions historiques des sociétés musulmanes contemporaines.
Il n’y a qu’à voir l’attachement maladif des clercs musulmans à la polygamie dans des sociétés où la famille nucléaire est devenue pratiquement la règle, et où la valeur d’égalité entre les genres a balayé la discrimination d’antan malgré les résistances, pour comprendre la difficulté qu’éprouvent les représentants de l’institution religieuse à être en phase avec les réalités nouvelles.

Les conditions actuelles des sociétés musulmanes ne sont pas de nature à aider l’émergence de positions courageuses qui rompent avec les solutions du passé. Les capitaux provenant de la rente pétrolière, en particulier, ont besoin de légitimer son accaparement en lançant ce qu’il est convenu d’appeler la finance islamique. 

 

 

Contourner l’interdit

 

Dans ce système, on ferme les yeux sur la provenance du capital et on constate par des moyens détournés que les opérations bancaires sont licites. Ainsi, si vous voulez acquérir un appartement, c’est la banque dite islamique qui l’achète d’abord puis vous le revend à un prix nécessairement plus élevé avec un crédit échelonné selon un échéancier déterminé. Cette opération est censée être commerciale, alors que si vous empruntez à une banque normale et remboursez le prêt avec un taux d’intérêt, vous commettez un acte illicite entrant dans le cadre du ribâ. C’est donc au prix de cet artifice que les prescriptions religieuses sont contournées en toute bonne conscience.


Il faut néanmoins signaler que les banques islamiques s’interdisent les opérations spéculatives sur l’argent. Une option d’autant plus méritoire que cette spéculation est à l’origine de ruines retentissantes révélées par la crise financière mondiale déclenchée en 2008 et dont les conséquences se font encore sentir. 


Le système bancaire classique est certainement à réformer et à moraliser, mais non par l’instauration d’une hypocrisie criarde comme dans le cas des banques islamiques. Limiter les plafonds des taux d’intérêt en fonction de l’inflation ou de toute autre considération est une chose, les interdire tout en les pratiquant hypocritement et à des taux souvent plus élevés que ceux des banques classiques les assimilant à l’usure en est une autre.


Nos vénérables gardiens de l’orthodoxie doivent savoir qu’ils mènent un combat d’arrière-garde perdu d’avance. L’économie moderne ne peut se passer des prêts à intérêt octroyés par les banques pour financer les entreprises. Jouer sur le système d’imposition afin de limiter l’enrichissement excessif des banquiers est plus rentable qu’une interdiction instituée dans un autre contexte et dans le cadre d’une économie de subsistance et de modes de production archaïques. 

 

 

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