Swift, l’arme financière anti-Russie

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Alors que la Russie met la pression sur l’Ukraine, les Occidentaux semblent décidés à lui imposer de nouvelles sanctions financières. Leur arme ? Le système interbancaire Swift. Explications.


De nouvelles sanctions économiques ou financières vont-elles bientôt frapper la Russie ? Si l’on se fie aux dernières déclarations des dirigeants occidentaux, les sanctions devraient prochainement entrer dans leur « troisième phase ». Cette expression fait référence au plan annoncé le 6 mars par l’Union européenne et désigne des sanctions économiques et financières

Concrètement, c’est l’idée d’embargo qui se profile à l’horizon. Si la situation se détériore encore en Ukraine, et si Européens et Américains estiment que la faute en incombe à la Russie, ils décideront sans doute de réduire leurs échanges économiques avec Moscou. Et utiliseront, pour faire respecter cet embargo, un outil très efficace : Swift.

Pratiquement inconnu du grand public, l’acronyme Swift désigne à la fois une société et un réseau de communication interbancaire mondial. La Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication (Swift) a vu le jour en 1973, à Bruxelles.
Il s’agissait alors d’une coopérative réunissant 139 banques de 15 pays différents. Son but : simplifier et fluidifier les échanges de messages et les transferts de fonds entre ces établissements. 

Aujourd’hui, le système fédère plus de 10 000 établissements financiers venus de 212 pays et gère environ 11 millions de transactions par jour. Mais Swift est bien plus que cela. Avec une base de données qui recense la majeure partie des échanges financiers internationaux légaux, la société est un merveilleux outil pour qui veut étudier les flux financiers qui entrent ou sortent d’une société.
Ou d’un pays. Le réseau est donc utilisé, notamment, pour la lutte contre le blanchiment d’argent. En mars 2014, six des plus grandes banques mondiales ont d’ailleurs signé un accord historique par lequel elles s’engagent à partager leurs données dans un registre commun afin de lutter contre le blanchiment.

Registre commun des données

Quand on évoque le blanchiment, on pense immédiatement au banditisme et aux divers trafics pouvant rapporter de l’argent. Mais il ne faut pas oublier le terrorisme. Les groupes qui commettent des attentats reçoivent des fonds, parfois envoyés par des pays amis, et là encore Swift peut être d’une aide précieuse. Depuis le 11 septembre 2001, chacun sait que les services secrets américains piochent allègrement dans les données du réseau interbancaire pour traquer Al-Qaida et ses diverses déclinaisons. Et, comme à leur habitude, les Américains ne s’embarrassent guère de principes lorsqu’il s’agit de faire la guerre au terrorisme.

Enfin – et cela nous ramène à la question russe – Swift permet d’isoler financièrement tout un pays. En 2012, c’est ce réseau qui a permis d’imposer un embargo économique à l’Iran, soupçonné de chercher à se doter de l’arme nucléaire.
 

«Bazar européen»

Si, demain, l’Europe et les États-Unis veulent punir financièrement la Russie – ou du moins un nombre déterminé d’entreprises et de personnalités russes –, ils n’auront donc qu’à le décider officiellement et Swift obtempérera. Du moins en théorie.

Car si ce sont les chefs d’État européens qui décident, le cas échéant, de prendre des sanctions, le Parlement a lui aussi son mot à dire. Or le moins qu’on puisse dire, c’est que, dans les travées de l’assemblée, la cote d’amour de Swift n’est pas très élevée. 

En 2009, alarmés par les informations selon lesquelles les Américains puisaient dans les bases de données du Vieux Continent, les députés européens ont poussé à l’adoption d’un accord sur la protection des données individuelles. La première version du texte a été repoussée car elle n’offrait pas assez de garanties, et il a fallu attendre 2010 pour qu’une seconde mouture du « Programme de surveillance du financement du terrorisme » (TFTP en anglais) soit adoptée. Et immédiatement rebaptisée… « accord Swift ».

Pour une partie des députés européens, notamment chez les souverainistes et au sein de la gauche anticapitaliste, le seul nom de Swift fait l’effet d’un chiffon rouge et symbolise la supposée soumission de Bruxelles aux intérêts américains. Dans un tel contexte, les révélations de l’ancien informaticien de la CIA et de la NSA Edward Snowden, en 2013, ont mis le feu aux poudres.
Selon l’espion, les Américains puisent allègrement dans les bases de données européennes et, sous couvert de lutte contre le terrorisme, récupèrent toutes sortes d’informations confidentielles sur les citoyens du continent, sans en référer à leurs gouvernements. Dans une déposition écrite lue en mars 2014 au Parlement, Edward Snowden évoque même un « bazar européen » dont profitent les Américains. Qui utilisent sans vergogne les données de Swift pour des raisons bien éloignées de la lutte contre le terrorisme.



Des réticences

Dans tous les groupes parlementaires européens, conservateurs et sociaux-démocrates compris, on a très mal pris ces révélations. Parlant de « trahison », les députés ont même voté, fin 2013, la suspension de l’application de l’« accord Swift ». Un vote non contraignant, qui n’a rien changé concrètement.
Mais qui permet de penser que si les dirigeants des 28 décident, à brève échéance, d’utiliser Swift pour sanctionner la Russie, ils risquent de provoquer quelques débats houleux au Parlement.

Enfin, souligne-t-on dans les milieux financiers, le recours à Swift pour un embargo pose un autre problème. Depuis des années, les grands pays émergents, Chine et Russie en tête, se sentent mal à l’aise à l’idée de dépendre, pour leurs échanges financiers, d’une société basée à Bruxelles et contrôlée pour une large part par les établissements financiers occidentaux.
Ils réfléchissent donc à la possibilité de mettre sur pied une alternative à Swift, ce qu’Américains et Européens ne souhaitent à aucun prix. Des sanctions contre Moscou pourraient bien être l’incident déclencheur, et cela aussi risque de faire réfléchir les chefs de gouvernement la prochaine fois qu’ils se réuniront pour évoquer la crise ukrainienne. 

 

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