Déjeuner avec Raghuram Rajan : Banquier ou prophète ?

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Un an après sa nomination, le gouverneur de la Banque centrale indienne pointe du doigt les faiblesses de son pays. Mais, explique-t-il à James Crabtree *, les pays riches aussi sont responsables de la crise.

Il est difficile de trouver quelqu’un qui dise du mal de Raghuram Rajan, le nouveau gouverneur de la Banque centrale de l’Inde (RBI), nommé le 4 septembre 2013 : sa réputation de gentil garçon était déjà faite quand il enseignait à l’université de Chicago, et il ne l’a pas perdue au FMI, où il a travaillé trois ans comme économiste en chef. Ce qui n’a pas empêché cet Indien né à Bhopal de critiquer dans un discours devenu célèbre la politique d’Alan Greenspan à la tête de la Réserve fédérale des États-Unis, en prédisant, avec trois ans d’avance, bien des aspects de la crise mondiale de 2008. En 2012, il a fait un retour apprécié dans son pays.

Rajan me reçoit dans un salon à côté de son bureau – le règlement de la RBI interdit à son gouverneur de se faire inviter à déjeuner. Il s’y prête d’autant mieux qu’il n’a guère le temps de s’éloigner de sa tâche et que lui-même a dénoncé la corruption dans le pays en s’élevant contre les risques d’une oligarchie à la russe.

Une nappe blanche, un bouquet de roses rouges posé sur la table de conférence, et le tour est joué. Avec les deux serveurs en costume traditionnel sombre qui viennent nous servir une soupe à l’oignon, nous voilà presque dans un restaurant branché, à la cuisine occidentalo-indienne. Moins l’alcool au menu…

 

Un redressement surprise

Se retrouver soudain gouverneur de la RBI, en pleine crise financière, n’allait vraiment pas de soi. « Je me sentais un peu paniqué », avoue-t-il quand je lui demande comment il a vécu les débuts de sa mission il y a un an. La roupie était en chute libre, les capitaux fuyaient à toute allure, et l’Inde se trouvait en grande difficulté. « Et, jusqu’à un certain point, c’était notre faute… On courait dans tous les sens, changeant de politique chaque semaine… Cela donnait une impression de panique totale. »

En réalité, dit-il, l’Inde était plus forte qu’en apparence : « L’important était de détourner la conversation de la roupie, qui était l’élément anxiogène. » Comment a-t-il réussi à redresser la situation ? « Je n’ai pas fait une psychanalyse du processus, mais il me semble que les gens cherchaient depuis un moment quelqu’un qui leur dise que l’Inde pouvait s’en sortir. Il y avait une sorte de vide dans l’économie, et le consensus s’est fait autour de moi. » Et ça vous a plu ? Il ne répond pas tout de suite. « Je ne cours pas après l’attention des médias », répond-il légèrement irrité.

Mais il les séduit tout de même : cet homme de 51 ans, grand et sportif, à l’épaisse chevelure à peine grisonnante, ne charme pas que par ses discours. Et, entre son arrivée à la RBI en septembre 2013 et l’élection de Narendra Modi au poste de Premier ministre en mai dernier, la Bourse a connu une belle reprise.

Je l’interroge sur l’avenir économique de l’Inde, rappelant les scandales récents dans les télécoms et le secteur minier. Cela l’inquiète-t-il toujours ? Il hésite un peu à se lancer sur un sujet aussi délicat. « Pourquoi tolérons-nous les politiciens véreux ? » semble-t-il penser.

La réponse se trouve dans l’état de délabrement des services publics, explique-t-il, s’inspirant de l’historien Richard Hofstadter, qui étudia les requins du capitalisme en son temps aux États-Unis. Parce que l’État est faible, les électeurs exigent des politiciens locaux qu’ils leur garantissent des emplois et obtiennent des aides du gouvernement. Pour cela, les politiciens ont besoin de financements, qu’ils se procurent grâce à des pots-de-vin. « C’est une sorte d’alliance du diable. Le politicien remplit le sac percé des services publics. Or il obtient cet argent des hommes d’affaires. Il est ensuite réélu par les électeurs qui bénéficient eux-mêmes des services publics. Ces derniers ferment donc les yeux sur les magouilles avec l’homme d’affaires. »

À cela s’ajoute un autre problème : quand des industriels obtiennent des faveurs en retour, par exemple des prêts à faible taux. « Les prêteurs sont complaisants quand les temps sont durs, mais les entreprises encaissent les bénéfices quand les affaires reprennent. C’est donc “Pile je gagne, face tu perds”. Et moi, je veux changer cela. »

Les serveurs viennent à point nommé avec de petits bols d’argent pour que nous nous rincions les mains. En végétarien non doctrinaire, Rajan m’a fait préparer un crabe farci et un fish and chips, pendant que lui dégustait son steak végétarien au curry. En guise de convives, nous sommes entourés des portraits solennels des vingt-deux gouverneurs successifs de la RBI.

 

Quels outils contre la crise ?

Je passe à la question la plus évidente : puisqu’il a prédit la dernière grande crise mondiale, pour quand voit-il la prochaine ? « Ce qui est merveilleux dans le fait d’avoir eu raison une fois, même en partie, après coup, c’est que maintenant tout le monde me regarde comme un prophète. La vérité, c’est que personne ne sait vraiment d’où la prochaine crise viendra. »

Malgré tout, il paraît soucieux. « On fait peser d’énormes responsabilités sur les gouverneurs des banques centrales pour compenser, essentiellement, les échecs du système politique. Et mon inquiétude est que nous n’avons pas d’outils adéquats pour y arriver, sans être pour autant prêts à le dire. Le résultat, c’est que nous surexploitons les outils existants, et qu’à force ceux-ci pourraient entraîner plus de risques dans le système. »

Très critique vis-à-vis des mesures de soutien financier que prennent régulièrement les grandes banques centrales, Rajan a mené, en janvier dernier, une bagarre très médiatisée avec la Banque fédérale américaine, lorsque celle-ci a décidé de limiter ses aides, et ce sans tenir aucun compte des conséquences de sa décision – fuite des capitaux, panique des investisseurs – sur les économies de pays émergents.

« Six ans après la crise financière, les banques centrales ont encore le pied à fond sur l’accélérateur… [poussant] les marchés émergents à s’endetter, explique-t-il. Nous ne savons pas comment cela va s’arrêter… Cela pourrait se terminer en douceur, si nous laissons ces marchés se dégonfler peu à peu, ou par une série de mini-crises. Ou au contraire tourner mal si, un beau jour, le monde se rend compte soudain que les États-Unis vont augmenter les taux d’intérêts très vite… Alors ça se dégonflera beaucoup plus brutalement. »

La pire des hypothèses, poursuit-il, serait celle d’une globalisation financière qui se bâtirait sans que les économies développées et en développement parviennent à travailler ensemble. Les capitaux, alors, passeraient des unes aux autres, déstabilisant les systèmes financiers et provoquant des crises à répétition.
C’est ce qui se passe aujourd’hui, assure-t-il : « L’argent est parti dans les pays émergents, mais ils ont trop dépensé, ce qui a provoqué une crise. Alors, les capitaux ont reflué vers les pays industrialisés, et à présent ils sont en train de revenir vers les économies émergentes. » La responsabilité, selon lui, en incombe avant tout aux pays riches qui ont échoué à réformer leurs économies, et aux institutions internationales, comme le G20, qui ont montré leur incapacité à formuler une réponse à la crise.

Notre temps est compté. Je termine mon dessert (fruits et glace à la vanille) et lui pose une dernière question : quels sont ses projets ? La rangée de portraits comprend celui du dernier Premier ministre, Manmohan Singh, un gouverneur de la RBI qui se hissa au sommet de la politique indienne en 2004. De nombreux admirateurs de Rajan espèrent lui voir prendre le même chemin. Mais, s’il vise un poste plus haut que le sien, il ne le montre pas.

« Mon intention est de retourner dans la sphère universitaire », dit-il en dessinant un futur programme de recherches sur l’interaction entre marchés et démocratie, avec un centrage plus particulier sur l’Inde. Quel type de pays l’Inde deviendra-t-elle ? Voilà ce qui l’intéresse en particulier, ce qui paraît logique étant donné son héritage socialiste et ses relations souvent ambivalentes avec le libre-échange.

« En Inde, on dit une chose et on en fait une autre, conclut-il en buvant son café et en poussant sa serviette sur le côté. La question est donc : qu’allons-nous essayer d’accomplir en tant que pays ? Ce serait amusant de le découvrir. »

 

 

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