Bush, Saddam et le yellow cake

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Ce sont les mousquetaires de l’histoire du renseignement. Trois journalistes, Roger Faligot, Jean Guisnel, Rémi Kauffer. Ensemble, ils ont ­exhumé des dossiers qu’ils avaient remisés parce qu’ils étaient trop brûlants ou qu’ils ne connaissaient pas encore tous les ressorts. Le résultat est un gros livre, L’Histoire politique des services secrets français.* Parmi les perles de cet ouvrage, la rocambolesque mystification qui a joué un rôle décisif dans la manipulation de l’information précédant l’invasion états-unienne de l’Irak. Et qui a sans doute été téléguidée par le pouvoir italien. C’est-à-dire Berlusconi !

En 2000, un informateur prend contact avec le poste de Bruxelles de la DGSE, le service français de renseignement extérieur. Il s’appelle Rocco Martino. Ex-carabinier, cet ancien du Service italien d’information de la défense a ensuite travaillé jusqu’en 1999 avec le SISMI, le renseignement militaire. La DGSE le connaît bien : au cours de la décennie 1990, il a ­participé à des réunions Totem, c’est-à-dire des rencontres entre agents des services secrets au cours desquelles sont ­échangées des informations confidentielles. Pendant cette période, les ­Italiens ont en particulier fourni à leurs homologues français de précieuses informations sur l’ex-Yougoslavie. Même si l’apport personnel de ­Martino était un peu maigre.

Lorsque Martino se met en ­rapport en 2000 avec la DGSE, il ­affirme ne plus travailler pour le SISMI mais pour son propre compte… Toutefois, il est douteux qu’il n’ait pas gardé des contacts avec son ancien service. 

Lors de ce premier rendez-vous, Martino n’a rien à vendre. Il se signale, c’est tout… Il en va tout autrement quelques mois plus tard. Début 2001, contre rétribution, l’Italien révèle, documents à l’appui, que les Irakiens ont cherché à se procurer au Niger des centaines de tonnes de yellow cake, le premier produit du raffinage de l’uranium.

D’emblée, les agents français sont circonspects. Le Niger est un pays ­francophone où leurs services ont gardé de nombreux informateurs. D’autant qu’Areva y produit l’uranium qui ­alimente les centrales nucléaires de l’Hexagone. Une nouvelle aussi importante n’aurait pu échapper à la sagacité des réseaux de la DGSE. Quant aux documents de Martino, ils sont jugés suspects. Dès le début du printemps, les ponts sont donc coupés avec Martino, classé désormais dans la catégorie des escrocs au renseignement. 

Mais l’Italien, rejeté par les ­Français, se rapproche des services ­britanniques. Lesquels s’empressent de transmettre le dossier à leurs bons amis de la CIA. La suite est amusante : afin de vérifier l’authenticité des informations de Martino, les Américains se tournent vers le service de renseignement étranger qui connaît le mieux le contexte nigérien : la DGSE ! À Paris, on a beau affirmer que l’on ne croit absolument pas à cette ­histoire de vente de yellow cake aux ­Irakiens, les Américains demandent quand même aux Français d’enquêter sur place ! Il est difficile de refuser de donner un coup de main à un allié. En juin 2001, la DGSE envoie une mission d’experts à Arlit, la mine d’uranium exploitée par Areva. Les agents français ne trouvent nulle trace de vente d’uranium à l’Irak ni même d’un début de transaction. ­Toutefois, la CIA  insiste. Tant et si bien que la DGSE accepte d’étendre son ­enquête jusqu’en Namibie. Mais là aussi, les Français sont ­bredouilles. Et l’affaire en reste là. 

Les attentats du 11 septembre 2001 changent la donne. Après être intervenus en Afghanistan pour chasser les talibans, les Américains rêvent d’envahir l’Irak. Pour les néo-conservateurs qui sont tout puissants à la Maison Blanche, c’est même une priorité… Avant même ­l’éventuelle capture de Ben Laden qu’ils laisseront d’ailleurs s’échapper vers le Pakistan ! Bush et ses conseillers entendent en effet remodeler le Moyen-Orient à leur façon. Impossible si Saddam ­Hussein est toujours en place. Il faut donc le chasser par la force.

Pour réussir leur manœuvre en Irak, il leur faut trouver quelques ­justifications. D’abord, grâce à une ­véritable campagne de désinformation, ils vont convaincre trois Américains sur quatre que Saddam Hussein a commandité les attentats du 11 septembre. ­Ensuite, ces « néo-cons » comme on les nomme désormais, à commencer par le vice-président Dick Cheney, s’attachent à démontrer que le dictateur irakien, en dépit de ses dénégations, continue à doter son armée d’ADM, des armes de destruction massive.

 

Visite officielle à Niamey

Tant à la Maison Blanche qu’à la CIA, on se souvient alors opportunément du dossier Martino. Les Français ont-ils enquêté sérieusement au Niger ? Il est permis d’en douter. Car le SISMI italien a transmis fin octobre 2011 une information capitale à la CIA : en 1999, l’ambassadeur irakien au Vatican a fait une visite officielle au Niger. Sa véritable mission ? Vraisemblablement ­entamer des négociations à propos d’achat ­d’uranium.

Il n’est donc plus question de faire confiance aux Français pour enquêter : les Américains veulent juger par eux-mêmes ! Décision est prise d’envoyer une mission au Niger. La tâche revient à un éminent diplomate, Joe Wilson. L’homme n’a pas été choisi au hasard. Non seulement il connaît bien l’Afrique, mais juste avant la première guerre du Golfe, il était le numéro 2 de l’ambassade des États-Unis à Bagdad. Dernier diplomate américain à avoir rencontré Saddam Hussein, il s’est battu bec et ­ongles pour permettre à ses concitoyens de quitter sains et saufs l’Irak. À tel point qu’il est considéré par les siens comme un authentique héros. En outre, appartenant au camp démocrate, il sera ­difficile de mettre en doute sa parole.

Au Niger, Wilson, qui parle ­parfaitement le français, rencontre beaucoup de monde. Des politiques, des ­diplomates, des hommes chargés de la production et de l’exportation de ­l’uranium. Au bout de huit jours ­d’enquête, sa conviction est faite : le ­Niger n’a pas livré d’uranium à l’Irak ! Même si les autorités du pays l’avaient voulu, cela aurait été impossible : la ­totalité de la production de minerai a été pré-vendue à la France et au Japon.

Wilson, de retour en mars 2002, remet son rapport à la CIA. Ses conclusions négatives déçoivent les néo-cons mais n’entament en rien leur conviction : une nouvelle fois, la CIA est chargée de revenir vers les Français. Et quand ceux-ci objectent à George Tenet que des ­investigations supplémentaires seront inutiles, le patron de la Centrale de ­Langley, péremptoire, lance cette ­admirable formule : « Si c’est possible, c’est probable ! » Et de faire état de cette visite au Niger de l’ambassadeur irakien au cours de laquelle celui-ci aurait conduit des négociations secrètes avec le chef de l’État Mamadou Tandja afin d’acheter du yellow cake.

L’information ne convainc guère les meilleurs connaisseurs de l’Irak au sein de la DGSE. Pour eux, il est impensable qu’une affaire aussi sensible soit traitée en dehors du premier cercle du clan familial présidentiel irakien, un ­cercle auquel l’ambassadeur au Vatican n’appartient pas. D’autre part, un examen des documents présentés par les Américains comme preuve de leurs allégations ­démontre qu’ils sont exactement semblables à ceux que l’escroc au renseignement Rocco Martino leur a communiqués un an plus tôt. Cependant, de guerre lasse, la DGSE confie à Alain Chouet, le chef du service de renseignement de sécurité, le soin d’envoyer une mission de cinq  spécialistes au Niger. Qui, bien sûr, ne découvrent aucun élément nouveau.

Pour les Français, l’affaire est ­définitivement classée. Pas pour les Américains : d’autant que la CIA a appris qu’une importante ­cargaison de tubes d’aluminium de ­haute résistance à destination de l’Irak venait d’être interceptée. Des matériaux qui pourraient être destinés à la construction de centrifugeuses pour enrichir ­l’uranium. En fait, des experts estimeront que la qualité de ces tubes était impropre à une telle utilisation. Il n’empêche, la machine infernale est lancée. 

À la mi-octobre 2002, le Sénat vote une résolution autorisant Bush à entrer en guerre contre l’Irak. Puis, en décembre, le département d’État publie un communiqué désignant le Niger ­comme fournisseur présumé de matière fissile à l’Irak… Enfin, le 28 janvier, dans son discours sur l’état de l’Union, Bush reprend l’accusation à la fois sur les ­tubes d’aluminium renforcé et sur ­l’uranium nigérien. Il mentionne aussi les ­laboratoires mobiles servant à ­fabriquer des ADM. Des machines qui auraient permis aux Irakiens d’échapper aux contrôles des inspecteurs de l’ONU.  Moins de deux mois plus tard, le 20 mars, les armées de la coalition envahissent l’Irak.

Joe Wilson n’a pas été le dernier à tomber des nues lorsqu’il a entendu le président américain, fin janvier. Toutefois, sans doute par patriotisme, il n’a pas démenti. Mais, le 6 juillet 2003, alors que la guerre est officiellement terminée en Irak, il signe un éditorial dans le New York Times. Le titre est provocateur : « Ce que je n’ai pas trouvé en Afrique ! » Le diplomate dénonce les mensonges de Bush et regrette que l’on n’ait pas tenu compte de son rapport qui ne concordait pas avec ce que pensait ou voulait penser la Maison Blanche. Et il conclut : les États-Unis sont partis en guerre sous des prétextes mensongers ! 

 

George Bush interrogé

Les néo-conservateurs réagissent avec une rare brutalité. La riposte, sans doute orchestrée par le principal conseiller de Bush, Karl Rove, consiste à dévoiler dans la presse l’identité de l’épouse de Wilson. Valerie Plame fait partie de l’élite des agents de la CIA travaillant incognito à l’étranger sans ­aucune couverture officielle. Cette révélation ruine donc la carrière de cette femme, mais met aussi sa vie en danger ! Car elle travaille dans un domaine à risques : les armes de destruction massive. 

On insinue aussi que c’est Valerie Plame qui, en raison de sa situation à la CIA, a obtenu la désignation de son mari pour effectuer une mission au Niger. En filigrane, il s’agit de discréditer le ­rapport Wilson : le diplomate, démocrate et donc adversaire politique de Bush, aurait ­produit un rapport mensonger pour ­embarrasser le pouvoir.

L’affaire fait scandale et se ­retourne contre ses initiateurs : aux États-Unis divulguer l’identité d’un agent de la CIA est un crime fédéral qui peut être sanctionné par plusieurs années de prison. La Justice diligente une enquête. Une ­chambre spéciale est constituée. Il lui faut découvrir l’origine de la fuite. ­George Bush en personne est interrogé durant plus d’une heure par le procureur chargé de l’affaire. Il est aussi demandé aux journalistes qui ont relayé l’information sur l’identité de Valerie Plame de révéler leurs sources, sous peine de poursuites. 

 

Implication italienne

Comme ces journalistes refusent avec raison de s’incliner, deux d’entre eux travaillant pour le Time et le New York Times sont provisoirement incarcérés. Un seul proche du pouvoir sera jugé et condamné : Lewis Libby, le directeur de cabinet du vice-président Dick Cheney. Bush ne tardera pas à le gracier !

Reste à savoir qui a commandité la fabrication des documents exhibés par Rocco Martino ! Les premiers à dévoiler le pot aux roses sont deux journalistes de la Repubblica. Dans plusieurs articles de juillet 2003 puis de la fin octobre 2005, ils démontrent que les documents ont été fabriqués entre Noël 2000 et le 1er ­janvier 2001 à l’ambassade du Niger à Rome par des Nigériens qui avaient à leur disposition des tampons volés et des ­lettres à en-tête. Puis ils ont été remis à Rocco Martino, qui a tenté de les vendre aux Français, avant de les faire circuler en Grande-Bretagne puis aux États-Unis. Mais le cerveau de la manipulation se trouvait presque certainement au SISMI et simultanément à la tête du ­gouvernement italien présidé par Silvio Berlusconi qui voulait offrir à son ami Bush un argument en or pour intervenir en Irak. L’implication italienne transparaît à travers la mésaventure d’une célèbre journaliste du pays, Elisabetta Burba, qui travaillait alors pour l’hebdomadaire ­Panorama, un titre de la presse ­Berlusconi. En octobre 2002, les documents, toujours les mêmes, se retrouvent entre ses mains. Ils lui ont été donnés par un homme ­d’affaires italien en qui elle a entière confiance, car, par le passé, il lui a fourni la matière d’un scoop. 

 

Accusation ridicule

Ce qu’elle ignore, c’est que cet homme travaille comme consultant sur les questions de sécurité pour le SISMI. La journaliste demande à sa rédaction en chef l’autorisation de mener sa propre enquête. En octobre 2002, Burba se rend donc au Niger. Elle parvient aux mêmes ­conclusions que Wilson et les agents de la DGSE ! Rien ne prouve que le Niger a récemment vendu de l’oxyde d’uranium à l’Irak. Quoi qu’il en soit, la journaliste estime qu’elle tient là un beau sujet ­d’article. Mais la rédaction en chef de ­Panorama, vraisemblablement sur ordre, refuse de publier son papier.

Quand Elisabetta Burba s’aperçoit que la guerre est inéluctable, elle est épouvantée : la justification du conflit qui va éclater repose sur un mensonge. Même son informateur lui a avoué qu’il s’était fait rouler. Au lendemain du discours de Bush sur l’état de l’Union, elle tente donc à nouveau de ­publier son article. Sa hiérarchie fait encore barrage !

Le président du Conseil italien a naturellement tout fait pour étouffer le scandale et a même échafaudé un ­étrange contre-feu. Pour se dédouaner d’avoir monté de toutes pièces cette entreprise de désinformation, les services italiens ont prétendu que Rocco Martino ­travaillait pour les Français. Ces derniers, en transmettant les faux documents aux Américains, auraient induit les Américains en erreur afin de les inciter à intervenir en Irak ! Pour mieux les condamner ensuite devant l’opinion internationale. Et le patron du SISMI, Nicolo Pollari, de prétendre que c’est Jacques Chirac en personne qui était à la manœuvre ! 

L’accusation était bien sûr ­ridicule. Mais, quelques mois après ­l’invasion de l’Irak, cela n’a pas empêché un vice-procureur de Rome de signifier à Alain Chouet sa mise en examen pour « ­complicité de dissimulation d’armes de destruction massive ». Au prétexte qu’il n’aurait pas dénoncé les trafics d’uranium à destination de l’Irak. 

 

Punir Paris pour son veto

La preuve ayant été faite que ces trafics n’avaient jamais existé, la procédure italienne s’est écroulée d’elle-même. Mais la hargne du SISMI ne s’est pas ­calmée. Un mois après l’invasion de l’Irak, les ­presses italienne et ­britannique dénoncent la violation en 1994 de l’embargo qui frappait l’Irak par deux entreprises françaises, Dassault et Thomson. L’accusation s’appuyait ­encore sur un faux et a sans doute été téléguidée par les néo-cons de Washington afin de punir Paris pour son veto à l’ONU. Un refus d’entrer en guerre qui ne s’expliquait, selon eux, que par sa complicité de toujours avec Bagdad. 

 

* éd. La Découverte, 600 pages, 26 euros.

 

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