Considérations sur les chances respectives de Riflandouille et Tailleboudin (à la façon des Lettres Persanes*)

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De Usbek à Roxane

De Paris, le 12 de la lune de Saphar. Songez à l'embarras, chère Roxane, de ceux de nos amis qui arrivent à Paris en ce temps de l'année d'une ville qui s'apprête à célébrer l'An nouveau et le faste ancien de la religion.

La ville est saisie de décors insolites, de sapins couverts de neige, éclairés a giorno par des lumignons agités aux quatre vents. L'avenue de la Grille Royale, que la furie révolutionnaire baptisera Champs-Elysées, est flanquée de part et d'autre d'illuminations et de cagnas hideuses qui font commerce d'amulettes venues de Chine. La place Louis XV, dite de la Concorde, aussi grande que notre place de l'Imam à Ispahan, est flanquée d'une roue qui dépasse en hauteur l'obélisque de Louxor, offert par le vice-roi d'Egypte Mehemet-Ali à Charles X en remerciement des travaux de traduction de la pierre de Rosette.

La succession odorante des denrées fines qu'il est coutumier d'offrir dans les hautes catégories de la société est déjà exposée dans les boutiques de luxe. De pauvres hères, nombreux, vivent d'un quignon de pain, au bord du canal sous la tente nomade, ou bien dans la rue.

Ca et là, une foule silencieuse se presse, constituée de deux colonnes de sujets confondus dans l'indistinct. Des jeunes, peu de gens très âgés ; beaucoup d'enfants silencieux, les plus petits portés par leur mères de couleur. Des chariots de nourriture distribuent à chacun une aide alimentaire, en sachets ou en petits paquets ficelés. Le contraste est saisissant entre les beaux quartiers et les demeures misérables des bourgades périphériques qui ceignent d'une ceinture agitée cette ville turbulente.

Mais, si grande est la presse, si abondante l'offre de toutes denrées - les pyramides de fruits, les animaux de chasse en trophée de boucherie - que l'envie vous prend de quelque retrait, devant la bamboche de cette ville apoplectique.

L'on dit que les églises alors sont un refuge contre cette furie impie et consommatrice. C'est là une rouerie coutumière des clercs et dervis (moines). Derechef, les voyageurs viennent de tout l'Orient pour déguster, à Paris, l'étrange et fameux Lièvre à la royale au Sauternes du queux Alain Dutournier, les ambassadeurs de Perse également, les Turcomans en raffolent. Les talapoins (prêtres bouddhistes) frétillent à la vue du seul foie gras frais du Sud-Ouest. Les Iroquois de la Nouvelle-France dansent de joie devant un plat de truffes du Périgord.

En attendant ces agapes, les habitants de la Ville Lumière, comme tous les sujets du pays, sont pris de frénésie pour désigner un candidat à la succession du Grand Shah, à travers une manifestation inaccoutumée qu'ils appellent Primaire de la droite et du centre. De sept candidats, ils ont retenu deux protagonistes qui se livrent une guerre picrocholine aussi virulente que le combat qui opposa, en l'Isle Farouche, Pantagruel et les Andouilles, lequel fut sauvé in extremis par les capitaines Riflandouille et Tailleboudin. Las, Riflandouille de la Sarthe et Tailleboudin d'Aquitaine sont ceux que les suffrages viennent de désigner pour un ultime affrontement, laissant à terre l'impudent qui voulait doubler les rations de frites des enfants des écoles s'ils refusaient de manger des viandes illicites selon notre Coran. Riflandouille du Pays des rillettes est le favori, mais Tailleboudin a plus d'un tour dans son « sac d'os » (appelé aussi Grenier médocain), délicate composition de viandes interdites (queues, oreilles, groin) encloses dans un estomac de porc, parfumées de clous de girofle fournies par nos coreligionnaires de Zanzibar. Le combat menace d'être rude car le favori, amateur de pâtes aux saucisses, a toutes les chances de devenir le Grand Shah ou Guide suprême.

Je ne souhaite, Roxane, en mon sérail, pour vous et pour le peuple des belles circassiennes, que dégustation de caviar, effluves de parfums truffiers, relevés de homard en sauce homardine et dégustation de la Grande Dame, un breuvage de belle allure que m’a fait porter la Veuve Clicquot. A vous d’apprécier alors si la gastronomie, chère Roxane, est plus que le miroir déformant des mœurs et si le goût est une science ou un art.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek, Rhédi et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

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