Considérations sur l'influence de la table dans les mœurs politiques des Français (à la façon des Lettres Persanes *)

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De Usbek à Roxane

(le 9 de la lune de Azar) Heureuse Roxane, je vous écris de France, ce pays lointain et cependant si amicalement proche, que nous chercherions désespérément une différence avec le nôtre, ne fût-elle discernable que dans les moeurs gastronomiques, et les manières de table, sinon dans celles du sérail. L'on a dit par dérision, que la France, ce pays de l'Europe tempérée, était ingouvernable parce qu'il produisait 350 sortes de fromages. C'était déjà l'avis de Jules César ; ce fut celui du général de Gaulle.

Dans les moments d'inquiétude, les Français aspirent à avoir un chef pour ne songer ensuite qu'à le renverser. Dans les périodes fastes, c'est plus fort qu'eux, l'ingratitude triomphe ; le reste du temps, ils protestent. C'est ainsi qu'ils viennent d'infliger un camouflet au padishah, autrefois désigné comme « le meilleur d'entre nous », en le reléguant au sultanat d'une illustre cité des bords de la Gironde, à la faveur d'une consultation qui a surtout mobilisé les pensionnés de la bourgeoisie xénophobe et les zélateurs de l'ancienne religion. Dans le même temps, ceux qui n'étaient pas admis à cette consultation n'ont eu de cesse de se quereller, puis de se rapapilloter autour d'une table opportunément dressée par le Shah en son palais pour recevoir son Grand Vizir sur le point d'entrer en dissidence.

La table a toujours eu grande influence sur les institutions de ce pays. Le premier président de la IIIe République, Adolphe Thiers (de 1871 à 1873) avait été élu « chef du pouvoir exécutif de la République française », un titre qu'il n'aimait pas : « Avec chef, disait-il, on va me prendre pour le cuisinier ! » C'est ainsi, quelques mois plus tard, que le terme président – équivalent du Shah dans notre pays – prévalut dans la Constitution sur celui de chef !

La table comme arme politique ou diplomatique fut employée par tous les régimes. On a retenu le mot fameux de Talleyrand, prince de Bénévent, s'adressant à Louis XVIII avant de partir pour le Congrès de Vienne, alors que l'Empereur était exilé à l'île d'Elbe : « Sire, j'ai plus besoin de casseroles que d'instructions écrites ! » Louis-Philippe, qui lui succéda, décidait lui-même la composition des menus ; il introduisit la juxtaposition des potages clairs et des potages liés, condamnait la répétition des garnitures et faisait alterner les viandes. Mais c'est la campagne des banquets républicains - organisés par l'opposition populaire en 1848 - qui eut raison de la monarchie de Juillet.

Je livre à votre sagacité, Chère Roxane, ce questionnement que m'inspirent les évènements actuels : la gastronomie est-elle le miroir déformant des moeurs ou le révélateur des pulsions raisonnables et des civilités d'un peuple?

Seshhanbeh: 9. Azar 1395

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

 

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