Considérations sur le rôle du marché de Rungis et la mémoire des Français (à la façon des Lettres Persanes*)

Submit to FacebookSubmit to Google BookmarksSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

Lettre XXXI Supplémentaire

Rhédy à Usbek

(De Paris, le 16 de la lune de Chalval). Je suis à présent à Paris, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant ici du saisissement de tout un peuple à l'annonce de la décision du Chahanchah (Roi des rois) - soit qu'il s'en réjouisse, soit qu'il s'en désole - de ne pas solliciter le prolongement de sa charge au-delà de l'époque où fleurissent chez nous les mandariniers des jardins de Shah Abbâs. Le Grand Vizir en charge de l'intendance s'est aussitôt déclaré candidat à sa succession alors même que d'autres sultans briguaient son héritage. Il fut remplacé le lendemain même par un ancien Sultan de Cherbourg, qui prit aussitôt possession de son hôtel édifié le long d'une varenne, terrain inculte et fertile en gibier, sur la rive gauche du fleuve.

Lorsqu'approche le renouvellement de la charge suprême, l'agitation et le tournoiement des esprits est à son comble. L'on a même vu - ce dimanche que les croyants consacrent habituellement à la prière - réapparaître dans les étranges lucarnes un ancien Grand Vizir, très respecté en Orient parce qu'il s'était opposé autrefois aux visées guerrières contre nos voisins d'Irak, lesquels bien que sunnites, n'en respectent pas moins le divin Alcoran. Il s'agit du baron (de petite noblesse) Dominique François Marie Galouzeau de Villepin, qui se défendait récemment encore de ne jamais penser à briguer la succession du Grand Shah.

A-t-il oublié qu'il avait proclamé sa candidature le doshanbeh 21 Azar 1390 (12 décembre 2011) à cette charge suprême ? Mais il avait dû renoncer quelques mois plus tard, n'ayant pas reçu officiellement les parrainages nécessaires, ou plus probablement ayant vu ses chances fondre comme neige au soleil selon la divination sondagière des modernes haruspices qui régentent la chose publique dans ce pays cartésien.

Je me souviens, mon cher Usbek, avoir été invité à suivre, à l'époque, aux premières heures du jour, le cortège du baron de Villepin sur le plus grand marché de produits frais au monde, car, dans ce pays, la route de l'Elysée passe toujours par Rungis. En février 2007, c'est ici que le candidat Nicolas Sarkozy, de noblesse hongroise, avait choisi de saluer « la France qui se lève tôt », avant d'annoncer un an plus tard, au même endroit, aux bras de Carla, que le plein emploi c'était pour bientôt.

Dès 6h, M. de Villepin avait enfilé la djellaba blanche de rigueur et s'était engouffré dans le « Pavillon de la triperie » pour une démonstration de défiletage d'une tête de veau, dont un ancien Grand Shah était friand, car D. de Villepin avait été son secrétaire puis son Grand Vizir. La visite s'était poursuivie au milieu de carcasses suspendues à des crocs de boucher, ustensile auquel Nicolas Sarkozy aurait promis de pendre Dominique de Villepin dans une affaire obscure qui opposait les deux hommes.

Attablé au restaurant Saint-Hubert avec les présidents des corporations, le candidat s'était lancé dans un plaidoyer pro domo : «Tous les hommes politiques ne sont pas égaux. Il y en a qui ont fait des choses, il y en a qui n'ont rien fait, il y en a qui ont échoué. Moi j'ai agi, j'ai diminué la dette, j'ai fait baisser le chômage. Et face à la crise des banlieues, contre l'avis de Nicolas Sarkozy, j'ai pris mes responsabilités en décrétant l'état d'urgence. »

Ajustant ses salves contre le Grand Vizir de l'époque, Dominique de Villepin attaquait avec appétit les assiettes de charcuterie et de fromages : « En 2007, François Fillon disait être à la tête d'un Etat en faillite. Qu'a-t-il fait ? Il a augmenté la dette  même avant le début de la crise et depuis elle a bondi de 700 milliards d'euros. » La sentence tomba : « L'irresponsabilité ne peut pas rester dans l'impunité. Ils ont menti aux Français et, ça, ça va se payer. » Au moment de quitter Rungis, il lança à ses hôtes, conquis par sa fougue : « C'était roboratif et ça met en jambes. Je reviendrai. » Le peuple de France, mon cher Usbek a la mémoire courte : ses ainés et ses bigots ennemis des Lumières, viennent de désigner François Fillon à la candidature suprême.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 * Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

 

 

Ajouter un Commentaire


La Revue

Dossier du mois

La Revue sur FaceBook