Considérations sur la table mise au service des ambitions politiques (à la façon des Lettres Persanes*)

Submit to FacebookSubmit to Google BookmarksSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

De Usbek à Roxane

(De Paris le 12 de la lune de Maharram). Tu ne le croirais pas, chère Roxane, depuis le temps que je suis à Paris je n’y ai encore vu flâner personne. Il n’y a point de gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine que les Français : ils courent, ils volent. Les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi qui ne suis point fait à ce train et qui vais souvent à pied sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien.

Ici, depuis l'annonce faite par le Grand Shah de sa prochaine retraite, une ribambelle de prétendants se démène pour en capter l'héritage. Il est le plus puissant des princes de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme d'autres princes ; mais il a plus de richesses qu'eux, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir des guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre !

Le dernier en date de ces intrépides est un homme encore jeune, formé aux meilleures écoles, mais qui court le monde à la recherche de soutiens pour sa candidature. On l'a vu à Londres, où j'ai tenté en vain d'établir une ambassade, réunir dans des banquets de charité nombre de ses compatriotes acquis aux idées libérales pour recueillir des subsides, car l'Angleterre, réfractaire à l'influence des Jansénistes et des Jésuites, est avide de ce genre d'agapes fraternelles. Le paradoxe est que ce benjamin de la politique porte le même patronyme qu'un haut fonctionnaire de l'Empire romain : Macron (Quintus Naevius Cordus Sutorius Macro), né vers 21 avant notre ère mort en l'an 38, qui a passé sa jeunesse sous le règne d'Auguste, lequel avait créé, à sa mesure, un modèle de gouvernement républicain, gouverné... par lui seul. Auguste, ne l'oublions pas, avait d'abord refusé de porter un titre monarchique, se qualifiant de Premier Citoyen (Princeps Civitatis).

Macron, pendant ses jeunes années, avait fréquenté l'école (grammaticus), avant de suivre l'enseignement d'un rhéteur, afin d'apprendre l'éloquence, indispensable à Rome pour gravir le Cursus Honorum. L'historien Tacite rapporte cependant que Macron était d'origine modeste (Annales, Livre VI). Auguste, le 19 août de l'an 14, mit en scène sa propre fin. « À son dernier jour, rapporte Suétone, il se fit apporter un miroir, arranger la chevelure et réparer le teint. Puis, ayant reçu ses amis, il leur demanda s'il paraissait avoir bien joué le drame de la vie. Ayant ensuite congédié tout le monde, [...] tout à coup il expira. » Cet épisode rappelle étrangement la fin programmée d'une grande figure de la République, dont le Grand Shah actuel se réclame encore.

Tibère, fils adoptif d'Auguste lui succéda. Il fut d'abord aimé des Romains. « Affranchi de crainte, écrit Tacite, il se conduisit avec beaucoup de modération, et presque comme un particulier. » Mais peu à peu, critiqué par le Sénat en raison de sa personnalité renfermée et suspicieuse, l'Empereur se détacha du pouvoir, se réfugiant à Capri.

Tibère continua cependant de gouverner à travers Séjan, issu d'une famille de chevaliers romains, qu'il avait nommé préfet du prétoire. Mais ce dernier n'avait qu'un seul but : succéder à Tibère devenu peu à peu impopulaire, alors que le Sénat et le peuple de Rome étaient entièrement dévoués à Séjan. Grisé par ses succès, il dévoila son ambition. Tibère ne l'entendait pas ainsi et chargea Macron, devenu haut fonctionnaire de l'Empire, de lire devant le Sénat, le 18 octobre 31, une lettre annonçant la disgrâce de Séjan, aussitôt arrêté et exécuté par la cohorte des vigiles.

Macron fut à sa suite nommé préfet du prétoire. Il intrigua bientôt en faveur de Caligula, candidat à la succession d'un Tibère vieillissant et lâché par le peuple. Macron était fasciné par une phrase, restée célèbre, de Caligula : « J'aime le pouvoir car il donne ses chances à l'impossible. » Quelques années après (en 38), Macron sera soupçonné d'avoir hâté la fin de Tibère en l'étouffant sous un amas d'étoffes, alors qu'il venait d'avoir un malaise. Le soutien de Macron à Caligula ne fut pas récompensé, bien qu'il ait fermé les yeux sur une relation adultère de sa femme Ennia avec l'Empereur. Jugés l'un et l'autre encombrants par Caligula, ils furent contraints de se suicider sur son ordre. Ici, à la différence de Rome, la politique, heureuse Roxane, est objet de douce ironie. Fort heureusement « L'Histoire ne repasse pas les plats (Destouches, dit Céline).

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 * Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

 

Ajouter un Commentaire


La Revue

Dossier du mois

La Revue sur FaceBook