Considérations sur le génie des Français à accommoder la soupe à la grimace en année électorale (à la façon des Lettres Persanes *)

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De Usbek à Roxane

S'il y avait dans le monde, chère Roxane, une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses pensées ; qui fût vive, agréable, enjouée, quelques-fois imprudente, sou­vent indiscrète, et toujours prompte à passer à table, je répondrais qu'il s'agit du génie naturel de la nation française.

Ainsi les différents protagonistes du combat qui doit désigner le Grand Shah le 20 du mois Ordibehesht 1396 de notre calendrier persan, après s'être vigoureusement combattus, se sont-ils retrouvés à table : François Fillion et Nicolas Sarkozy en cabinet particulier à Paris, et Fillon, à nouveau, avec son ancien rival Alain Juppé, dans un restaurant bordelais que nous aimons, La Tupina, dont la spécialité est de faire cuire les frites dans la graisse d'oie. Cet usage ne facilite guère la digestion, surtout lorsque dans le même temps quelque gazette, toujours à l'affût d'un scandale, révélait que l'épouse du Très Chrétien Fillon était soupçonnée d'avoir perçu des émoluments indus, elle que l'on croyait recluse dans son sérail de la Sarthe. Dans le même temps, les concurrents du camp du progrès donnaient le branle à leurs idées devant les étranges lucarnes, au point de n'y plus rien comprendre.

Dans l’expectative électorale actuelle, beaucoup ont mis à jour l’un des grands classiques de la cuisine politique afin de se préparer, en famille, à ingurgiter la fameuse soupe à la grimace inspirée d' une vieille recette sénégalaise de la tribu des Baye Fall du coté de Kalanbancoura: « Cette année, la soupe sera un peu plus amère que l'an dernier, conjoncture oblige. Avant toute chose, mettez un masque, car cette soupe dégage une odeur difficile à supporter », avertit le cuisinier, qui ajoute : « cette soupe est amère et nourrit surtout la colère... »

Prenez tous vos chômeurs que vous mélangez intimement avec les chômeurs partiels (il n'est pas toujours facile de reconnaître sur le marché, le chômeur et le chômeur partiel. Ne vous inquiétez pas, la différence est si subtile que l'erreur ne nuira pas). Le cuisinier précise : « Le travailleur précaire et le stagiaire remplacent avantageusement les chômeurs partiels. »

Ajoutez un grosse louche d'impression « d'être pris pour des cons », une pincée d'amertume, une bassine de pauvreté, un zeste de fatalisme. Vous mettez le mélange à reposer. Il arrive que votre mélange mousse et déborde, en ce cas, ajoutez en catastrophe une grosse louchée de promesses démagogiques.

Pendant ce temps, mettez dans votre cocote : l'école, la justice et la santé (on peut ajouter la dette et les immigrés) Une fois que le bouchon siffle ; signe que la pression augmente ; baissez le feu et laissez mijoter jusqu'à ce que vous commenciez à craindre que la gamelle n'explose.
Il existe différentes sortes de soupes à la grimace, chaque pays à la sienne. Celle-ci - version république bananière - est particulièrement amère. Cette soupe, très longue à préparer, n'est pas particulièrement agréable à manger.

Réjouissez-vous, chère Roxane, en notre sérail d'Ispahan, de ne pas séjourner dans la capitale d’une nation qui fut autrefois celle des Lumières, où la seule affaire sérieuse est la publication imminente des nouvelles étoiles de l'oracle de Clermont-Ferrand, dont je vous entretiendrai prochainement.

De Paris, le 18 de la lune de Saphar

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 * Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

 

 

 

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