Considérations sur le parler pour dire, ou ne rien dire, à Lyon, capitale universelle de la gastronomie, à la façon des Lettres Persanes *.

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De Usbek à Rica,

Quoique les Français parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis (moines) taciturnes qu’on appelle chartreux. On dit qu’ils se coupent la langue en entrant dans le couvent et on souhaiterait fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile.

A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que ceux-là, et qui ont un talent bien extraordinaire ; ce sont ceux qui savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant deux heures de temps, sans qu’il soit possible de les déceler, d’être leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu’ils ont dit. C'est du moins ce que certains ont affirmé après le discours prononcé par Macron, le plus jeune des candidats à la succession du Grand Shah. Le paradoxe est que cette comédie se déroulait récemment à Lyon, carrefour des brumes dorées entre Saône et Rhône, ville des poètes et de Louise Labé. Lyon, de tradition humaniste, cité des canuts et de la soie, capitale des casseroles et des mères cuisinières, mais aussi de Guignol, inspiré de notre Karakouz.

J'avais mandé Ibben de me rapporter les propos tenus le même jour, par la seule femme également candidate à la plus haute charge – occurrence impensable dans notre chère Perse – mais il a été refoulé à l'entrée de la réunion par une vigoureuse intimation : « Les métèques n'entrent pas ici. » Curieuse injonction paraissant ignorer que la prospérité d'Athènes était due, autrefois, aux effort de valeureux Métèques. Il est vrai que ce jour là, Ibben avait revêtu son caftan couleur safran et portait des babouches dorées.

Sous ces mêmes cieux, et le même jour, comme si tous les impétrants s'étaient donné le message, un autre des prétendants intervenait en chair et en os à Lyon, devant un public nombreux, et simultanément, à Paris par les effets d'une lanterne magique. Quelques croyants ont pensé que le Sieur Mélenchon avait le don de bilocation comme saint Joseph de Cupertino, le saint patron de l'aviation aux dires de l'ancienne religion, ainsi que le raconte Blaise Cendrars. Il me paraît douteux que ce grand orateur soit en odeur de sainteté, malgré le soutien dont les dervis (prêtres) égarés peuvent se targuer auprès de leurs autorités, dans cette ville gourmande prête à se damner pour un pâté en croûte.

A Paris, pendant ce temps, le Sieur Fillon, candidat des nantis et des Anciens, empêtré dans une intrigue financière peu reluisante, tentait une combinaison apologétique dont il espère encore le salut. Il n'en est rien car la grippe aviaire qui sévit dans le Sud-Ouest du pays, entrainant l'holocauste de milliers de canards, ne risque en aucune façon d'atteindre celui qui, chaque mercredi, scrute les faits et gestes de l'ancien Grand Vizir du Royaume.

Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux de les observer, et qu’un homme de bon sens – fût-il journaliste – ne brille guère devant eux.

De Paris, le 28 de la lune de Rebiab »

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 * Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

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