Considérations sur le style des prétendants à la succession du Grand Shah, et sur la menace d'une « guerre civile » verbale, à la façon des Lettres Persanes *

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Usbek à Ibben

De Paris, le dernier jour de la lune de Saphar. L’État a mobilisé ses ambassades afin que 2 000 officiers de bouche de toute la planète s'accordent pour célébrer, chacun à sa façon, le Repas gastronomique des Français, le 21 mars prochain. Aucun esprit de pédanterie n'anime ce mouvement d'une nation naturellement gaie ; l’État n'y gagnerait rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors : Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses. J'ose espérer que les Meilleurs ouvriers de Perse répondront à son appel, car le faste insensé de la grande restauration que nous apprîmes de la France dépasse la mentalité d'eunuque de quelques-uns de nos marmitons1.

En France se développe dans le même temps, une « quasi-guerre civile » entre les candidats à la succession du Grand Shah. Mais j'avoue que dans le théâtre actuel qui enfièvre les Français, j'ai du mal à distinguer la position de chacun : à droite, le côté cour, à gauche, le côté jardin. Celui qui se dit au centre, n'a-t'il d'autre choix que d'être dans les cintres ou dans le trou du souffleur ?

J'ai donc cherché à m'enquérir auprès d'un homme de l'art, expert dans les « sciences de gueule », comme Montaigne, féru de littérature et de politique, afin de comprendre pourquoi les raffinements de la table sont sans effet sur les empoignades actuelles.

Il m'explique que la politique c'est d'abord une question de style : « Qu'est-ce que le style? Pour bien des gens une façon compliquée de dire des choses très simples ». Pour l'écrivain, le style, c'est la ligne de son écriture, simple, retenue ou recroquevillée, comme celle de Cocteau, ou bien ample et inimitable, comme celle de Proust. L'un et l'autre tenaient la cuisine pour un art. L'élégance d'un repas partagé, l'excellence de la chère étaient pour eux une embellie saisonnière, un fil d'Ariane, comme tous les arts. Qu’en est il alors des candidats à la succession du Grand Shah qui accapare l'esprit des Français ? On sait assez peu de choses, me dit cet expert, sur leurs habitudes alimentaires. C'est bien dommage, car beaucoup aimeraient vérifier l’aphorisme, devenu dicton populaire : « Dis moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. »

Mon précepteur m'explique, pour justifier son propos sur le style, qu'il observe la manière de tenir la carabine comme à une baraque foraine de tir : c’est « cette manière d'épauler, de viser vite et juste, que je nomme style ». Commence alors le jeu de massacre: « Un Stendhal, un Balzac essayent avant tout de faire mouche. Ils y arrivent neuf fois sur dix, n'importe comment. » C'est le discours populiste, hier celui de Sarkozy, aujourd'hui celui de Fillon et de Marine, la seule femme en lice dans cet affrontement.

L'expert poursuit à propos de Flaubert : «  La dame du tir, qui tourne le dos aux cartons, le contemple. Quel bel homme! Quel chasseur ! Quel style! » C’est à l’évidence François Bayrou, entré en campagne comme s’il rejoignait une chasse à la palombe sur les cols pyrénéens. A la nuance près que ses «appelants » lui rabattent bien quelques oiseaux, mais qu’il ne dispose que d’un maigre filet pour les attraper et non d’un fusil. Conscient de la faiblesse de ses équipages, il offre ses services à Macron, candidat centriste des nantis, au grand dam de son ami, Grand Vizir d'Aquitaine, retiré sur son Aventin.

L'un des adversaires, quant à lui, « est un tireur qui trouve plus amusant de tirer sur la patronne du tir, que sur l'oeuf ». C’est à l’évidence Jean-Luc Mélenchon. Il met souvent dans le mille, mais au point de paraître maladroit lorsque ensuite il se contente d'être dans la cible. Quant à Benoit Hamon, la clé de son tournoiement rhétorique est simplement son style, itératif et redondant. Mélenchon et Hamon ont prétendu accorder leurs violons récemment dans un restaurant chilien. Echec, le Chili, ce n'est pas le Pérou !

 

Faune et flore politiques

La scène allégorique transposée à la joute électorale, ressemble à un jeu de société, le jeu des questions que se posent, au château de la Comtesse de Ségur, les Petites Filles Modèles: « Si elle était une plante… ce serait une colchique. » Appliquée à Marine, la remarque est désobligeante mais juste, car c'est une fleur toxique. « S'il était un oiseau... il serait un martin-pêcheur. » Sa proie repérée depuis un perchoir, l’oiseau plonge en percutant violemment la surface de l'eau et l'attrape, puis avale sa proie, tête la première, dans le sens des écailles. Si elle n'est pas dans le bon sens, il la relance en l'air et la rattrape avec agilité dans le sens qui lui plaît. Est-ce là un portrait d'Emmanuel Macron qui prétend se situer au centre ? On le saura à l’issue du débat qui ne manquera pas d’opposer les deux candidats restant en lice pour le second tour, s’il est un de ceux-là.

De là à imaginer que la table peut réconcilier les Français au centre, je suis bien perplexe, comme le philosophe Alain : « Quand on me dit qu'il n'y a pas de différence entre la gauche et la droite, la première pensée qui me vient est que celui qui me dit cela n'est certainement pas de gauche. »

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

* Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

1. http://france.fr/fr/gout-france-good-france

 

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