L’énigme Trump

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Durant la dernière campagne électorale américaine, une question revenait en boucle : faut-il avoir peur de Trump ? Avec la même réponse : oui, parce qu’il est imprévisible. Aujourd’hui, l’interrogation demeure inchangée mais la réponse, quoique toujours affirmative, flirte désormais avec le paradoxe : oui, parce qu’il agit en pleine conformité avec ses engagements de campagne.

Bras-de-fer entre Trump et la société civile

À tout le moins, le quarante-cinquième président contraste avec tous ceux qui, à peine élus, s’empressent de vérifier l’adage suivant lequel les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. Ce qui étonne plutôt les commentateurs n’est pas tant la fidélité de Donald Trump à ses engagements que la célérité et le volontarisme avec lesquels il s’y emploie. La frénésie du nouveau locataire de la Maison Blanche à signer décret sur décret, frappe à l'évidence les esprits : de l’interdiction d’entrée sur le territoire américain aux ressortissants de sept pays musulmans à la construction du fameux mur avec le Mexique.

On savait déjà que Trump n’était pas consensuel, mais on ne pouvait imaginer qu’il débuterait son mandat par un bras-de-fer déjà décisif contre les médias et même, contre des institutions comme la justice. À la différence de ses prédécesseurs, Trump n’a pas bénéficié du moindre état de grâce et les élites politiquement correctes, de la presse au monde du spectacle en passant par la fameuse Silicon Valley, ne lui ont pas laissé de répit. N'ayant rien retenu de l’élection de novembre dernier, ces élites dénient aujourd'hui au nouveau président toute légitimité. En appelant plus ou moins ouvertement à la désobéissance civile, elles s'emploient même à faire du nouveau président un objet de psychiatrie, en considérant que sa politique relève moins de la stratégie que du syndrome.

Il est vrai que le style de Donald Trump peut choquer par ses côtés abrupts et vulgaires. Il est tout aussi vrai que le nouveau président dissimule à peine son mépris pour les us et coutumes en vigueur à Washington, et n'a aucune expérience des affaires de l’Etat. Pris à la hâte, son décret anti-immigration trahit ainsi une méconnaissance caractérisée des pratiques gouvernementales et même, plus grave encore, du fonctionnement des institutions.

Le nouveau président n’est pas du sérail. D’autres en eussent été complexés. Lui aurait tendance à s'en flatter. Après tout, n'est-ce pas l'explication majeure de sa victoire électorale en novembre dernier ? Pour autant, on ne saurait en inférer que l’administration Trump est vouée à l’amateurisme et à l’incompétence. Il semble assez peu probable que la politique américaine change d’ère avec Trump, quels que soient ses travers et insuffisances, et qu’on entre dans la galaxie des tweets, du reality show et de la réactivité tous azimuts.

« Donald the Menace »

Qui pourrait prédire aujourd'hui si Trump ne va pas finalement apprendre à devenir président, en retenant de ses erreurs et à force de pragmatisme ? Bien sûr, ses premiers pas sont déconcertants, à l’image de sa personnalité, mais rien n’indique encore qu’ils vont déboucher sur le pire. Bien sûr, il s'est entouré de gens tenus pour dangereux à l'image du plus saillant d'entre eux, Steve Bannon qu'on décrit comme le "nouveau Raspoutine", ce qui permet d'ailleurs au New York Times d'évoquer « Donald the Menace ». Mais il a eu également soin de s'adjoindre des personnalités qui ne sont pas exactement des têtes brûlées à l'instar du nouveau secrétaire d'Etat, Rex Tillerson, ou du responsable de la défense, James Mattis.

Du reste, Trump montre qu'il est capable de mettre un peu d'eau dans son vin. Certes, il s'emporte contre le malheureux Premier ministre australien. Mais son avertissement à Téhéran, après le récent tir de missile iranien, est resté modéré en soulignant que l'Amérique garde un œil sur le régime des mollahs. Quant à ses saillies gaillardes sur l'Europe, elles ne font que reprendre la vieille hostilité qu'ont manifestée envers l'Union européenne tous les présidents américains depuis Kennedy.

Trump s'offre même le luxe de reprendre certains points clefs de la politique extérieure d'Obama. Sur la Russie, un certain revirement semble se faire jour, Washington déclarant à présent que les sanctions contre Moscou ne seraient pas levées sauf si les troupes russes devaient se retirer de Crimée et si Poutine cessait de déstabiliser l’Ukraine. Il en va de même vis-à-vis d’Israël, alors que l’administration Trump se montre plus que dubitative sur la poursuite de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et s'apprête vraisemblablement à reporter sine die le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Enfin, le nouveau président s'est empressé de modérer ses imprécations contre l'OTAN, tenu pour une vieillerie sans intérêt pour Washington.

De la sorte, l'analyse des débuts de la présidence Trump est beaucoup plus complexe et contrastée qu'elle n'y paraît. Les médias peuvent bien se focaliser sur des mesures ou des projets à haute portée symbolique. Tel est ainsi le cas du mur contre le Mexique qui n'en constitue pas moins une réaction mécanique face à la longue tolérance de l’immigration illégale. Tel est également le cas des intentions prêtées à la nouvelle administration en matière d’avortement. Il y a cependant encore loin de la remise en cause de l’avortement aux Etats-Unis. Pour l’heure, Trump n’a fait que signer un décret interdisant le financement d’ONG internationales soutenant l’avortement. Mais là encore ne s’agit-il pas du simple retour d’un balancier qui avait été trop loin dans les délires LGBT ou de la théorie du genre ? L’histoire montre qu'il arrive qu’un extrémisme se combatte par un autre extrémisme.

Un président businessman

Il ne faut jamais perdre de vue que Donald Trump fonctionne suivant le logiciel d’un businessman – fût-il controversé – et, en tant que tel, sensible aux exigences de la réalité. Sa défense de l’Amérique des mâles blancs au-dessus de cinquante ans, qui suscite la colère des tenants de la mondialisation libérale, n’est qu’un pan de sa défense de l’Amérique. Et le plus spectaculaire ou le plus médiatique n'est sans doute pas le plus crucial à ses yeux au regard du volet économique et, plus spécifiquement encore, de la rivalité commerciale avec la Chine. Cette rivalité est appelée à devenir le nœud gordien de la stratégie de Trump. Débouchera-t-elle sur une guerre commerciale ? Tel est l'enjeu de la période à venir. Tel sera le test en grandeur nature de la capacité de Trump à imposer de nouveaux rapports de force à l'échelle des nations. Aura-t-il les moyens de ses ambitions ?

L'affaire n'est pas gagnée d'avance pour compréhensible qu'apparaisse la réaction américaine face aux velléités hégémoniques de Pékin. En effet, les Chinois conservent quelques atouts non négligeables, dont le moindre n'est pas la détention entre leurs mains d'une part importante de la dette américaine. Trump s'évertuant d'ores et déjà à dénoncer les traités multilatéraux de libre-échange déjà négociés, il est plausible que Pékin saura se trouver quelques alliés solides, en Europe ou ailleurs, dans l'éventualité d'une confrontation commerciale.

À ce stade préliminaire de la présidence Trump, les observateurs seraient donc mal inspirés de s'en tenir à l'analyse un peu facile d'une personnalité peu équilibrée ou à la dénonciation de ses outrances verbales ou scripturales via un usage immodéré des tweets. Le dossier de l'immigration ou les grandes questions sociétales ne sont d'une certaine façon que l'écume des choses. L'essentiel est ailleurs et n'en apparaît pas moins menaçant. Peut-être les aspects inquiétants de la politique de Trump finiront-ils par se dégonfler et lui-même par apparaître comme un "faux dur". Mais peut-être pas et l'on aurait alors tout lieu de redouter son jeu dangereux au mépris des règles en vigueur, ces règles que, de longue date, il se fait fort de casser au risque de s'y briser lui-même.

 

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