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Considérations sur l'inconstance des Français à raison de l'état de leur digestion, à la façon des Lettres Persanes*

Considérations sur l'inconstance des Français à raison de l'état de leur digestion, à la façon des Lettres Persanes*

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De Usbek à Mehdi,

Le 9 de la lune de Maharram. Quel plus grand crime que celui que commet un ministre lorsqu’il corrompt les mœurs de toute une nation, dégrade les âmes les plus généreuses, ternit l’éclat des dignités, obscurcit la vertu même, et confond la plus haute naissance dans le mépris universel ? Tu sais dans quelle déconsidération je tiens l'ancien Grand Vizir qui prétend briguer les suffrages de ses compatriotes afin de succéder bientôt au Grand Shah défaillant, alors qu'en butte aux gens de robe qui le suspectent de concussion, il paraît bien avoir le feu grégeois au derrière, comme ces malheureux que l'Inquisition forçait à revêtir une chemise de soufre avant d'y mettre le feu.

C'est donc d'une torche vivante que les malheureux Français vont avoir à subir, d'ici l'élection, ses leçons de morale ; c'est comme si Louis Mandrin était promu garde-frontière ! De surcroît, non content de proclamer sa foi catholique, il a fait acte de contrition publique, évoquant une faute morale, mais il a gardé l'argent ! Il y a bien loin, chez nombre de papistes, de la profession à la croyance, de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. Le pape est certes le chef des chrétiens, mais ce n'est qu'une vieille idole qu'on encense par habitude.

Ce dernier Yekshanbeh, qu'on appelle ici le jour du Seigneur, l'ancien Grand Vizir a même osé haranguer une foule extatique sur une place de Paris, bizarrement appelée « Droits de l'homme », afin de le conforter dans ses assauts contre les gens de robe, les gazetiers et autres libellistes, alors que plusieurs séides asservis à sa cause venaient de déguerpir.

Je sais que l'éloquence est l'art de convaincre les imbéciles par la parole de ce que le cheval blanc d'Henri IV est effectivement blanc. Cela inclut aussi le talent de prouver que le cheval blanc est également de n'importe quelle couleur. Ils étaient venus de toute la France pour passer une heure sous la pluie. Les acclamations et les bravos ne sont que la monnaie avec laquelle la populace paie ceux qui la flattent et la dévorent.

Il n'y a, me disais-je, que la religion qui puisse provoquer un tel fanatisme. Le harangueur ne pouvait l'ignorer, lui qui manie avec art la casuistique, apprise autrefois au lycée Notre-Dame de Sainte-Croix, au Mans. Tu sais, mon cher Usbek, ce que j'en pense : la religion, en ce pays, est fille de l'Espoir et de la Crainte qui enseigne à l'Ignorance la nature de l'Inconnaissable. Comme pour excuser cette foule vociférante, un folliculaire, faussement naïf, me dit : « Ce sont des militants», un terme dont j'ignorais le sens.

Intrigué, je prolongeai ma méditation en consultant le Dictionnaire du Diable, publié naguère aux Amériques par un esprit libre du nom d'Ambrose Bierce, et fut aussitôt éclairé : « Un militant, c'est un militaire qui porte son uniforme à l'intérieur. » Pour la première fois, je me mis à douter de la sagesse des Français, tant leurs mœurs sont éloignées du caractère et du génie persan.

Il faut aussi que je te l’avoue, je n’ai point remarqué chez les chrétiens cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les mahométans. Un d’eux me disait un jour : « Je crois à l’immortalité de l’âme par semestre ; mes opinions dépendent absolument de la constitution de mon corps ; selon que j’ai plus ou moins d’esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l’air que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me nourris sont légères ou solides, je suis spinoziste, socinien, catholique, impie ou dévot. »

Cette inconstance me désole. Dans quelques semaines, chacun disposera d'un droit de vote, un usage inconnu chez nous en Perse, banni par notre Alcoran. Le vote, c'est l'instrument et le symbole du pouvoir donné à un homme libre de se conduire comme un sot et de mener son pays au chaos. Je te prie, cher Mehdi de donner des marques de ma confiance à Roxane et ses compagnes circassiennes et moscovites, en mon sérail d'Ispahan.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

* Les Lettres persanes sont un roman épistolaire rassemblant la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse. Publié anonymement par Montesquieu en 1721.

 

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