Et si la croissance chinoise s’effondrait ?

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Depuis que l’économie chinoise a pris son envol à la fin des années 1970 sous l’influence de Deng ­Xiaoping, les Cassandre, pas ­toujours bien intentionnés, se bousculent pour expliquer comment le décollage ­pourrait mal tourner. À cet égard, plusieurs théories ont connu leur heure de gloire.

Pendant les ­années 1980, les analystes ­occidentaux évoquaient une révolte fiscale des provinces. ­Pendant les ­années 1990, c’était sur les créances douteuses que le rêve allait définitivement trébucher. Plus récemment, la Chine allait s’enliser, « vieille avant d’être riche ». Ces risques-là ne se sont jamais ­matérialisés, mais les autorités de Pékin savent que d’autres, bien réels, se profilent.

Au cours des dix ans à venir, la croissance chinoise va ralentir fortement. Cette décélération sera-t-elle douce ou brutale ? De la réponse ­dépend non seulement l’avenir de la Chine mais aussi celui d’une grande partie du monde. Une étude publiée récemment à Pékin par le Development Research Center (DRC), un think tank du Conseil d’État, estime que le taux de croissance annuel va passer de plus de 10 % en moyenne entre 2000 et 2010 à 6,5 % entre 2018 et 2022.  

 

Trop riches, pas assez avancés

De ce ralentissement, deux explications sont possibles. D’abord la Chine est peut-être tombée dans le fameux « piège du revenu intermédiaire » (les habitants deviennent trop riches pour que l’industrie reste compétitive alors que le pays n’est pas encore « avancé » et que les inégalités minent le corps social). Mais il existe une autre possibilité. Le pays entame peut-être son ralentissement afin de s’amarrer aux pays avancés. C’est ce qu’avaient fait le Japon dans les ­années 1970 et la Corée du Sud dans les années 1990. Le DRC veut croire qu’après trente-cinq ans de ­croissance à 10 %, c’est ce qui arrive à la Chine.  

À l’appui de cette thèse optimiste, il décèle plusieurs indices. Le potentiel d’investissement dans les infrastructures s’est nettement contracté, le rendement des investissements fléchit et les surcapacités apparaissent. Bref, la Chine transforme de moins en moins ses investissements en croissance. Autres indices : l’offre de travail stagne, l’urbanisation se poursuit et les risques s’amoncèlent dans l’immobilier et les finances locales. Ce sont là les signes immanquables d’un tassement de la croissance et surtout d’un changement de modèle. Entre 2011 et 2022, la part de l’investissement dans le PIB passera de 49 % à 42 % et celle de la consommation de 48 % à 56 %. L’industrie baissera de 45 % à 40 % alors que les services passeront de 45 % à 55 %. Bref, le pays se métamorphose.  

Tout cela pourrait arriver très (trop) vite mais le pire n’est pas certain. Pour le Conference Board américain, le PIB chinois par tête (en parité de pouvoir d’achat) raconte une autre histoire. Il est le même qu’au Japon en 1966 ou qu’en Corée du Sud en 1988. Ces pays avaient alors encore devant eux, respectivement, sept et neuf années de croissance ultrarapide. Par rapport au niveau américain, la Chine se situe aujourd’hui là où le Japon était en 1950, ou la Corée en 1982. Ce qui semble suggérer que la Chine a encore une belle marge de progression avant de ralentir. 

Malheureusement, la thèse ­pessimiste est tout aussi étayée. ­L’expérience japonaise a prouvé que passer d’un modèle d’investissement et de croissance forts à un modèle d’investissement et de croissance plus modestes constitue une phase très périlleuse. On peut citer trois risques majeurs. 

D’abord, si les acteurs économiques anticipent une baisse de croissance de 10 %  à 6 %, l’investissement dans le capital productif risque de plonger brutalement et une véritable dépression pourrait en résulter. ­Ensuite, il faut se rappeler la vague d’endettement liée à la ruée vers l’immobilier et d’autres investissements à rendement décroissant. Il est clair qu’une baisse de la croissance provoquera une hausse des créances douteuses, en particulier de toutes les créances contractées par ceux qui croyaient à la croissance éternelle. Le système financier s’en trouverait fragilisé, surtout ce ­secteur pudiquement baptisé « système bancaire parallèle » qui échappe, en Chine comme ailleurs, à toute réglementation. Enfin, puisqu’il est peu probable que les ménages se sentiront assez rassurés pour ­réduire beaucoup leur taux d’épargne, le pays devra, pour soutenir la consommation au niveau souhaité, diriger vers les ménages des aides qui auraient normalement été consacrées aux entreprises, et surtout, naturellement, aux entreprises publiques. Le potentiel de ces entreprises en ­pâtirait évidemment.  

 

Un potentiel considérable

L’avantage du gouvernement chinois, c’est qu’il a dans les mains tous les leviers nécessaires. Il fera tout pour éviter l’ « atterrissage en catastrophe » de l’économie. Mais la tâche sera rude. La Chine garde un potentiel de croissance considérable, notamment à l’intérieur des terres. Toutefois, les risques d’accidents sont énormes. Aucun d’entre eux n’est capable à lui seul de briser ­l’essor de la Chine, mais une chose est sûre : la décennie qui vient sera bien plus violente que celle qui vient de s’achever.  © La revue et Financial Times

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