Allemagne-Israël, un couple qui bat de l'aile

Submit to FacebookSubmit to Google BookmarksSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

En 1949, l’Allemagne, émergeant à peine de ses ruines, prit contact avec l’État d’Israël qui venait de naître. La première était alors au ban des nations, et le second, sortant d’une sanglante guerre d’indépendance, se trouvait confronté à une économie chancelante et à une démographie en berne qu’il fallait, dans l’urgence, colmater par une politique d’intense immigration.

Le chancelier Konrad Adenauer comprit que, pour redorer un ­blason terni par la barbarie de son pays, il lui fallait gagner l’appui, ­sinon la sympathie, des influents milieux juifs américains. De surcroît, l’idée de contribuer à la reconstruction de la « Terre sainte » était sans doute importante pour ce chrétien fervent. Le Premier ministre israélien David Ben Gourion, quant à lui, devant la détresse du pays qu’il dirigeait, déclara qu’il était prêt à « s’entendre avec le diable » pour trouver une planche de salut, celle que l’Allemagne lui tendait. 

Les premiers contacts germano-israéliens déclenchèrent une violente tempête dans le monde juif. Peut-on racheter les millions de morts des chambres à gaz avec de l’argent ? La droite israélienne, dirigée par Menahem Begin, se distingua notoirement dans ce refus, allant jusqu’à organiser en 1952 un attentat contre Adenauer afin de faire échouer le projet. 

Finalement, un accord fut signé en 1952 à Cologne. L’Allemagne verserait à Israël pendant douze ans un total de 2,5 milliards de dollars de marchandises, parallèlement à des réparations individuelles ­gérées par un organisme juif créé à cet effet, la Claims Conference.

Bonn mit un point d’honneur à respecter scrupuleusement cet ­accord, même quand les États-Unis, lors de l’affaire de Suez en 1956, ­décrétèrent l’embargo d’Israël pour l’obliger à se retirer du Sinaï.

 

Effort de mémoire

Adenauer et Ben Gourion se rencontrent en 1960. Entre les deux hommes le courant passe. L’accord de Cologne arrivant à son terme en 1965, Adenauer promet à Ben Gourion le maintien d’une ­importante assistance, aussi bien économique que politique et ­militaire. À partir de là, les ­échanges se multiplient. On voit même des soldats allemands accomplir des stages auprès de Tsahal, l’armée israélienne.

Après le procès de ­l’officier SS Adolf Eichmann, en 1961, à Jérusalem, Israël s’identifie de plus en plus à la tragédie du génocide. L’Allemagne, quant à elle, accomplit un véritable effort de mémoire qui se traduira par la construction à Berlin du mémorial de l’Holocauste et du Musée juif, ou encore du centre culturel juif de Bayreuth, à deux pas de l’opéra des Margraves.  

Si Ben Gourion, malgré de multiples révélations gênantes sur le ­passé nazi de certaines personnalités allemandes, ne cesse de ­répéter que l’on a désormais affaire à une « nouvelle Allemagne », cette attitude digne ne sera pas toujours celle de ses successeurs. Ceux-ci n’hésitent pas, au nom du génocide, à demander de plus en plus. Le gouvernement allemand est ­soumis à une ­pression constante, et toute critique est ­aussitôt dénoncée­ ­comme ­antisémite. Aujourd’hui, l’Allemagne est, après les États-Unis, le principal client et ­fournisseur ­d’Israël.

 

Arme de « seconde frappe »

À l’aide économique s’ajoute une efficace aide militaire. Israël a trouvé au sein du gouvernement ­allemand un allié de poids en la personne du Bavarois Franz Josef Strauss, ­ministre de la Défense et président de la CSU (Union chrétienne sociale). On ­raconte l’anecdote ­suivante. Une voiture ­banalisée dans laquelle se trouve le ministre arrive à la hauteur d’un véhicule transportant des agents du Mossad. La ­fenêtre s’ouvre et Strauss lance dans l’autre véhicule un pardessus enveloppant une arme récemment mise au point : « C’est pour les gars de Tel Aviv ! », s’exclame le ­ministre avant de s’éclipser.

Mais la plus grande aide mili­taire que l’Allemagne apporte à Israël concerne son armement atomique. Très peu de temps après la création d’Israël, Ben Gourion conçoit le projet Samson, du nom du héros biblique, et en confie la gestion à Shimon Peres. Ce projet comporte deux difficultés : l’opposition des grandes puissances à la dissémination de l’arme nucléaire et son coût prohibitif. Pour lever le premier obstacle, le projet ­reçoit des couleurs pacifiques. Israël, sans ressources naturelles, dit avoir ­besoin de couvrir ses besoins civils en énergie par l’usage ­pacifique de l’atome. (C’est sans doute la référence à leur propre démarche qui rend aujourd’hui les Israéliens si sceptiques à l’égard des déclarations iraniennes.) 

Quant au financement, ­l’Allemagne sera, en définitive, le pourvoyeur de fonds du projet Samson. Elle n’a jamais été dupe du maquillage. Pourquoi alors avoir ­accepté d’entrer dans le jeu israélien ? Pour avoir conçu le projet monstrueux d’éliminer tout un peuple de la surface de la terre, l’Allemagne se rachète en faisant en sorte que les juifs ne soient plus jamais menacés de génocide. En 2005, Angela Merkel ­énonce ­cette position fondamentale ­devant la Knesset : « La sécurité d’Israël ­relève pour l’Allemagne de la ­raison d’État. »

Les dirigeants allemands donnent à ce principe un contenu concret, en permettant à Israël de posséder l’arme quasi absolue, celle dite « de seconde frappe », à savoir des sous-­marins équipés d’armes atomiques. À cet effet, l’Allemagne aura livré à Israël six sous-marins Dolphin réaménagés pour pouvoir lancer des missiles de croisière à tête nucléaire, d’ici 2017. 

Sur le plan politique, l’aide de l’Allemagne n’est pas moins essentielle. Ce pays a longtemps été le plus ferme soutien d’Israël en Europe, torpillant ­toute tentative de sanctions voire de pression après la mainmise de l’État hébreu sur la Cisjordanie, lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Pourtant, la position allemande est claire : Israël doit se retirer en deçà de la « ligne verte » (ses frontières de 1949) et permettre la création d’un État palestinien. Sans doute les chanceliers qui se sont succédé ont-ils longtemps cru parvenir par leur attitude compréhensive à ­infléchir la volonté intransigeante de Tel Aviv. En vain à ce jour.

 

Normalisation des relations

Pour en revenir à l’histoire des rapports politiques entre les deux pays, Israël propose à ­l’Allemagne, dès 1956, une normalisation complète de leurs relations. Mais Adenauer hésite. Il craint que la pleine reconnaissance ­d’Israël ne pousse les pays arabes à ­reconnaître l’Allemagne de l’Est, ce qui conduirait Bonn à rompre ses relations avec ces pays (selon la doctrine Hallstein de 1955).

Le dirigeant égyptien Nasser est indirectement la cause de l’accélération du rapprochement entre les deux États. En recevant Walter Ulbricht, président de la République démocratique allemande, et en reconnaissant ainsi ce régime, il lève le dernier obstacle à l’établissement de relations diplomatiques complètes entre l’Allemagne de l’Ouest et Israël. De son côté, Erhard, qui avait ­succédé à Adenauer, propose en 1965 l’échange­ d’ambassadeurs. 

La symbiose entre les deux pays varie selon la personnalité des dirigeants allemands. Après la période pionnière et faste des gouvernements Adenauer et Erhard, on voit le socialiste et résistant au nazisme Willy Brandt s’agenouiller devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie. Il est le premier chancelier à visiter Israël. Ses successeurs ­socialistes, Helmut Schmidt comme plus tard Gerhard Schröder, accompagné de son ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer, tenteront d’adopter une position plus équilibrée à l’égard de la politique israélienne. Mais, sur le fond, à savoir l’aide concrète, rien ne ­changera véritablement, quels que soient les sanglants troubles ­politico-militaires qui n’ont cessé de secouer le Moyen-Orient. 

En février 2000, le président Johannes Rau prend même la ­parole en allemand devant la Knesset pour rappeler l’engagement de son pays envers Israël.

 

Angela Merkel explose

Avec l’avènement d’Angela Merkel en 2005, les relations prennent un ton plus passionné. La ­chancelière visite le pays à trois reprises. Elle institue, comme avec ses plus proches alliés européens, des réunions interministérielles annuelles entre les deux pays. C’est elle encore qui accepte la livraison des trois derniers sous-marins Dolphin, dont un tiers du prix est payé par l’Allemagne, les deux autres tiers étant couverts par un prêt à des conditions très avantageuses.

En vérité, ces relations idylliques ne concernent que les diri­geants. La population allemande,­ y compris les élites, ne voit pas d’un bon œil l’appui inconditionnel de son État à Israël. Un sentiment d’hostilité de plus en plus vif se développe dans l’opinion ­publique à l’égard de la ­politique ­palestinienne de Tel Aviv, sentiment dont le gouvernement de Berlin est contraint de tenir compte. La déclaration qui suscite le plus de remous est celle du prix Nobel de littérature Günter Grass qui, en 2012, accuse les Israéliens de menacer la paix mondiale.

La complexité de la relation ­germano-israélienne a été qualifiée par le journal Haaretz de « tango » : un pas en avant, un pas en arrière.Le tango a pris une allure particulièrement chahutée avec l’arrivée de Benyamin Netanyahou au ­pouvoir. Sur la question palestinienne, la position allemande ne présente aucune ambiguïté. Elle affirme la nécessité de la création d’un État palestinien vivant pacifiquement aux côtés d’Israël. Or, selon Merkel, Israël n’a pas fait le moindre effort dans cette direction. 

Les rapports entre les dirigeants­ des deux pays se sont nettement ­envenimés ces deux dernières ­années. En 2011, l’Allemagne vote au Conseil de sécurité de l’ONU en ­faveur d’une résolution ­condamnant la politique israélienne de ­colonisation. Benyamin Netanyahou téléphone alors à la chancelière pour lui dire sa déception après ce vote. Elle ­explose : « Comment osez-vous ? C’est vous qui nous avez ­profondément déçus ! Vous n’avez pas fait le moindre pas dans la voie de la paix ! » Un échange similaire se produit en septembre 2012 après le vote de l’Assemblée générale de l’ONU ­reconnaissant à la Palestine le statut d’« État observateur non membre ».

 

Un art consommé du mensonge

À la suite d’une rencontre entre les deux dirigeants, la chancelière déclare publiquement : « La seule chose sur laquelle nous sommes d’accord, c’est que nous sommes en complet désaccord sur la ­question des colonies en Cisjordanie. »

Ces mots révèlent la profonde colère de la chancelière, colère ­partagée par Nicolas Sarkozy, devant le comportement de Netanyahou qui a élevé le ­mensonge et le non-respect de la parole donnée au rang d’arme diplomatique. 

Ainsi, lors de la négociation qui conduisit, en 2009, à la fourniture des trois nouveaux sous-marins Dolphin, Merkel avait en effet posé quatre condi­tions : l’arrêt de la ­politique de colonisation, le déblocage des taxes revenant à l’Autorité palestinienne, la construction d’une station d’épuration des eaux offerte par l’Allemagne à l’enclave de Gaza ; enfin, les conditions de cet accord ­devaient rester secrètes. 

Quatre conditions acceptées mais jamais respectées, pas même celle du secret de l’accord. Une fois connue, la livraison provoque un tollé en Allemagne et la fameuse réaction de Günter Grass. 

S’adressant à Netanyahou, Merkel a défini avec la plus grande clarté les paramètres du ­problème : « Vous êtes au pied du mur ! Soit vous vous engagez activement dans la voie de la paix, avec ­création d’un État palestinien, soit vous devrez ­assumer un isolement ­international de plus en plus complet et la ­création d’une situation d’apartheid de fait. » En ces quelques mots se trouvent résumée toute l’ambiguïté du tango israélo-allemand. 

 

Copyright : photo

Presse- und Informationsamt der Bundesregierung - Bildbestand (B 145 Bild)

 

Commentaires   

 
-5 #1 Robert 05-06-2014 19:41
Les Allemands sont en colère après Jérusalem comme les USA ou les Français.....et alors? Que je sache le peuple Juif est souverain et n'a aucune leçon a recevoir!! Comme les occidentaux qui defendent leurs intérêts israël fait de même.
Citer
 

Ajouter un Commentaire


La Revue

Dossier du mois

La Revue sur FaceBook