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Grand jeu (et petits jeux) en Azerbaïdjan

Grand jeu (et petits jeux) en Azerbaïdjan

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Je reviens de Bakou, la ­capitale de l’Azerbaïdjan – une des trois Républiques ex-­soviétiques du Caucase du Sud (avec la Géorgie et l’Arménie), de loin la plus riche grâce à ses ­immenses réserves d’hydrocarbures.

L’Azerbaïdjan était déjà une possession russe depuis plus d’un siècle lorsqu’elle fut érigée, en 1936, en République socialiste, avant de trouver sa forme actuelle, en 1991, à l’occasion de la dislocation de l’URSS. Bakou, m’avait-on averti, avait gardé les stigmates d’une exploitation pétrolière archaïque et du je-m’en-foutisme soviétique. Je m’attendais donc à trouver une ville mocharde et polluée, une côte hérissée de derricks abandonnés, de raffineries obsolètes crachant des flammèches nauséabondes. Eh bien, pas du tout : ­construite contre les flancs d’une baie de la péninsule d’Absheron, Bakou est une ville fort agréable, pimpante, propre et moderne. Les immeubles neufs témoignent parfois d’une certaine ­audace esthétique (comme les trois tours flamboyantes qui dominent l’ensemble urbain, censées symboliser les ­langues de feu que le pays a choisies pour armoiries), mais sans cette ostentation qu’on reproche souvent aux villes nouvelles des émirats pétroliers. 

 

Un pays laïque et musulman

La vieille cité, qui renferme des trésors d’architecture islamique, a été préservée et restaurée, peut-être même un peu trop : à Bakou, tout paraît neuf – même l’ancien ! Le bord de mer a été aménagé en une jolie ­promenade, très fréquentée par les amoureux. Les Bakinoises, souvent très élégantes, y déambulent cheveux au vent, vêtues de jupes courtes ou de pantalons moulants sans ­craindre, comme chez le voisin iranien, la ­fureur d’une quelconque police religieuse ou les reproches des bigots. Les bars servent sans barguigner de l’alcool à qui en réclame. L’Azerbaïdjan est d’ailleurs un important producteur de vins, dont certains ­soutiennent la comparaison avec la production occidentale. Et puis, on est au bord de la Caspienne, où l’on trouve un autre or noir que le pétrole : le caviar. ­Comment y goûter (avec modération, car les tarifs sont aussi prohibitifs qu’à Paris) sans un ou plusieurs petits verres de vodka – précieux liquide dans lequel ­l’Azerbaïdjan a également un réel savoir-faire ?

On est pourtant ici dans un pays ­musulman. Laïque, certes, mais musulman, et même ­archi-musulman puisqu’il a été d’abord ­sunnite puis chiite. C’est là l’une des plus grandes ­originalités de cette contrée, dont l’histoire est une succession de ­conquêtes et de dévastations, avec pour résultat la ­formation d’un peuple aux spécificités ­marquées, à la fois très proche et très lointain des trois puissances qui l’entourent. 

Proche de l’Iran, où vivent une quinzaine de millions d’Azéris, soit deux fois plus qu’en Azerbaïdjan même ! Le conflit qui opposait, au début du xix e siècle, l’Empire perse et l’Empire russe pour le contrôle de la région prit fin, en effet, en 1828 par un accord qui divisa le monde azéri en deux parts inégales : un tiers (devenu l’actuelle République ­d’Azerbaïdjan) revint à la Russie et les deux autres tiers à la Perse, qui font aujourd’hui partie de la République islamique d’Iran, où ils ont été divisés en deux provinces. 

Proche aussi de l’Iran par la religion, mais plus proche encore de la Turquie par sa ­langue, l’azéri, l’un des nombreux idiomes de la ­grande famille turcique. Le sentiment ­d’appartenance des Azéris au monde turc est si puissant que c’est chez eux qu’est née, au début du xx e ­siècle, l’idéologie panturque – à laquelle Atatürk eut la sagesse de renoncer.

Très proche et très lointain, enfin, de la Russie, qui a laissé, au moins dans la partie qu’elle a occupée pendant près de deux siècles, des traces profondes.

Ces influences contradictoires sont ­exacerbées par le fait que l’Azerbaïdjan ­possède des ressources énergétiques considérables. Au moment où la production ­pétrolière commençait à se tarir, d’énormes réserves de gaz (350 milliards de mètres cubes) ont été décelées au large de Bakou.

Avec habileté, l’Azerbaïdjan est parvenu jusqu’à présent à garder un juste équilibre ­entre les diverses pressions que les puissances voisines ont tenté d’exercer sur lui, mais que la dégradation des relations entre la Turquie, les États-Unis – et Israël – a récemment risqué de compromettre.

 

De bonnes relations avec Israël

À la différence des Arabes, les Turcs n’ont jamais eu de problèmes avec les juifs. Il en va de même en Azerbaïdjan, où – curiosité ­ethnographique – se trouve une « unité ­territoriale autonome » entièrement juive, située près de Gouba, à l’extrême nord du pays. Ses habitants, appelés les « juifs de la ­montagne », se seraient installés là dans des temps très anciens après avoir été chassés de Perse. Leur principale localité, Qirmizi ­Qasaba, ­surnommée la Jérusalem du ­Caucase, abrite encore plusieurs synagogues, bien que beaucoup de ses résidents aient choisi, dans les années 1990, d’émigrer vers Israël. Faut-il rappeler que les deux ­principales gloires de l’Azerbaïdjan ­soviétique étaient juives : le ­violoncelliste Mstislav Rostropovitch et le champion d’échecs ­Garry Kasparov ?

Aussi l’État israélien, voyant le régime ­islamo-conservateur d’Ankara prendre ses distances, a-t-il cherché à se rapprocher du régime résolument laïque de Bakou, auquel il a livré, courant 2012, une soixantaine de ­drones à usage militaire. Dans certaines ­chancelleries, on affirme qu’Israël aurait ­sollicité les autorités azerbaïdjanaises pour qu’elles ­mettent des bases aériennes à disposition de Tsahal, au moment où l’État hébreu ­envisageait sérieusement de bombarder les installations nucléaires iraniennes. Compte tenu de la neutralité que l’Azerbaïdjan tient à préserver à l’égard de son grand voisin, il est peu probable qu’il aurait accepté. Il est certain en revanche que les accords signés en novembre 2013 à Genève entre l’Iran et les grandes puissances, qui ont fait diminuer la tension, ont été accueillis à Bakou avec ­soulagement.

 

L’Arménie, le grand souci

Avec la Russie aussi, le régime entend ­garder de bonnes relations. Ne serait-ce que pour éviter que Moscou ne soutienne trop ­activement l’Arménie qui, après avoir longtemps fait mine de vouloir signer avec l’Union européenne un accord d’association, a – comme l’Ukraine, mais on en a moins parlé – retourné sa veste pour rejoindre l’union douanière créée entre la Russie et le Kazakhstan. Bonne affaire : le prix du gaz russe est aussitôt passé de 400 euros à 138 euros les 1 000 m3 !

L’Arménie : tel est bien, en effet, le grand souci de l’Azerbaïdjan 1. Deux fois moins ­peuplée que lui, trois fois plus petite (moins de 30 000 km2 contre près de 90 000 km2) et dix fois moins riche, elle a tout de même ­réussi à battre son voisin sur son propre terrain en occupant la célèbre enclave du Haut-­Karabakh, introduite par Staline comme un caillou dans la grande chaussure de ­l’Azerbaïdjan. Les hostilités ont commencé dès 1992, au lendemain de l’indépendance des deux Républiques. Plus poètes et musiciens que guerriers, les Azerbaïdjanais ont été ­incapables de repousser les offensives ­arméniennes – et voilà maintenant plus de vingt ans que l’Arménie occupe, dans l’indifférence de la communauté internationale, une contrée qui, dépassant largement les limites du seul Haut-Karabakh, représente près de 20 % du territoire azerbaïdjanais.

Bakou n’a pas renoncé à proclamer ses droits sur cette enclave, qui figure toujours sur les cartes officielles et dépliants touristiques du pays. Ces derniers précisent cependant que tout individu qui se rendrait dans la région ne pourrait pénétrer en Azerbaïdjan, les forces d’occupation ayant bouclé la zone.

 

Le pur-sang karabakh

Outre quelques curiosités naturelles, ­architecturales ou artistiques, le Haut-­Karabakh présente un attrait particulier. Il est le berceau d’une race de chevaux qui ­passe pour une des plus « pures » du monde, à côté de l’akhal-téké et du pur-sang arabe.

Dans leur ouvrage monumental sur les races de l’empire des tsars, paru à la fin du xix e siècle, deux éminents hippologues ­russes, Leonid de Simonoff et Jean de Moerder, ­observaient déjà que la race karabakh était menacée. À l’époque soviétique, un haras, ­situé à Agdam, en plein cœur du Haut-­Karabakh, permit d’éviter son extinction. ­Exfiltrés en 1993, avant que l’armée ­arménienne ne s’en empare, une poignée d’étalons et de ­poulinières ont permis à la race de continuer à se ­développer, hors de son berceau, pour être utilisée dans une activité où elle fait merveille : un jeu équestre traditionnel, le ­tchovgan, qui ressemble au polo. Deux équipes de cinq ­cavaliers chacune doivent, à l’aide d’une sorte de maillet, envoyer une grosse balle dans les buts de l’adversaire. Ni trop grands, ni trop petits (1,50 m au garrot), à la fois agiles et ­résistants, les chevaux ­karabakhs sont la ­monture idéale pour ce genre d’exercice, qui nécessite de leur part beaucoup de réactivité et de capacité d’accélération.

On en serait resté à ces simples constats – qui n’ont d’intérêt que pour les ­spécialistes – si l’Unesco n’avait lancé, il y a une dizaine d’années, le concept de ­« ­pa­trimoine imma­tériel ». Un Comité intergouvernemental fut alors créé, chargé ­d’étudier les ­candidatures. Sa huitième session s’est ­déroulée à Bakou, du 2 au 7 décembre 2013.

Les autorités du pays hôte ont alors eu ­l’ingénieuse idée de soumettre, à la centaine de délégations invitées, l’inscription du ­tchovgan sur la liste de ce patrimoine « nécessitant une sauvegarde urgente ». L’Iran, qui revendique – comme l’Inde, la Chine, la ­Mongolie… – la paternité de ce jeu de balle, a tenté de torpiller cette candidature. Mais la réponse des Azerbaïdjanais aux objections iraniennes a fait mouche : nous ne prétendons pas avoir inventé ce jeu, ont-ils argumenté ; nous affirmons simplement qu’il se pratique chez nous grâce à nos chevaux karabakhs. C’est ainsi que, le 3 décembre, l’inscription du ­tchovgan a été adoptée à l’unanimité. La plupart des votants n’y ont vu que du feu mais, en admettant au patrimoine immatériel de l’humanité un jeu qui ne peut se pratiquer qu’avec des chevaux karabakhs, ils ont reconnu l’azérianité non seulement d’une race de chevaux, mais de son berceau, le Haut-Karabakh.

Ceux qui n’avaient pas encore très bien saisi pourquoi un magazine aussi sérieux que La Revue accordait tant de place à ma ­chronique, dont les chevaux sont souvent le sujet principal, l’ont peut-être enfin compris : parce que le cheval est un animal politique.

 

Copyright photo : Urek Meniashvili

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