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Développement - Le retard russe

Développement - Le retard russe

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Organisation à Sotchi des Jeux olympiques d’hiver les plus faramineux de l’Histoire ; retour dans le grand jeu diplomatiquemondial en s’invitant au règlement des affaires syriennes et iraniennes ; pied de nez à Obama en accordant l’asile politique à un citoyen ­américain, Edward Snowden, ­poursuivi par la justice des États-Unis ; pied de nez aux Européens en ramenant in extremis dans le giron russe la Crimée et l’Arménie : la Russie est-elle en train de (re)devenir une grande puissance ?

Loin de ces considérations ­hasardeuses, ces suppositions de journalistes avides de ­sensationnel, le professeur Georges Sokoloffpropose une autre ­approche. Dans un ouvrage à paraître (courant mars), il suggère qu’on se garde bien de toute hâte avant de porter ainsi des jugements sur un pays qui a connu, au cours de sa longue histoire, tant de bouleversements rapides etradicaux. Il serait vain, dit-il, de chercher à apprécier son évolution sur une trop courte période. Aussi se propose-t-il de le faire sur une ­période de… mille ans ! Vaste ­entreprise ! Pour la mener à bien, le ­professeur Sokoloff s’est appuyé sur les travaux savants d’éminents ­économistes : l’historien Angus Maddison (L’économie mondiale : une perspective millénaire, OCDE, 2001) et les démographes McEvedy et Jones (Atlas of World Population History, Penguin, 1978).

En croisant les données puisées à ces diverses sources, Georges ­Sokoloff a réussi à estimer le produit intérieur brut (PIB) de l’espace russe – qui a pris, au cours des siècles, des formes et des appellations ­diverses (Empire, URSS, CEI, etc.) – pour le comparer au PIB de cet autre ensemble à géométrie ­variable qu’on appelle l’Europe occidentale. Le ­résultat est passionnant et permet de cerner au mieux les évolutions de ces deux zones ­voisines, pour ne pas dire concurrentes, sur une période de dix siècles. Pour justifier sa méthode, le ­professeur Sokoloff commence son livre par une sorte d’éloge, non ­dénué d’humour, du PIB. Certes, écrit-il, on ne peut pas dire que cet instrument, servant le plus souvent à évaluer le développement économique d’un pays, soit très populaire, mais « on ne fait pas mieux que lui pour évaluer le résultat utile à ­toute une ­collectivité – consommateurs, agents publics, entrepreneurs –, de la création de richesses réalisée chaque année à l’intérieur de ses frontières. Résultat qui ­permet aussi de chiffrer où il fait plus ou moins bon vivre. »

« Au prix d’acrobaties que lesstatisticiens ont appris à maîtriser, ajoute-t-il, le PIB sert à effectuer des comparaisons. À travers le temps, afin de mesurer les progrès réalisés par un pays donné au fil de son ­histoire. À travers l’espace, afin de situer ce pays dans un environnement mondial […] Bien entendu, c’est le PIB par habitant et non le PIB total qui permet d’apprécier le résultat de cette course. Or le PIB par habitant de la Russie dépasse de peu, aujourd’hui, la moitié de celui observé à travers l’Union ­européenne ; il est proche de celui de pays d’Amérique latine […] ou encore de celui de la France ­gaullienne à peine sortie de la ­guerre d’Algérie. »

Ces précautions oratoires étant prises, Georges Sokoloff s’est lancé dans l’établissement d’un graphique (voir ci-dessus) comparant ­l’évolution des PIB russe et ­ouest européen depuis l’an 1 000 jusqu’à nos jours. Ce qui frappe le plus dans la ­tendance générale ­qu’exprime ce graphique, c’est le ­décalage ­progressif qu’a subi la performance de l’ensemble russe. De l’égalité ­initiale, en l’an 1000, avec l’Europe, elle ne cesse de ­fléchir, même si les efforts ­entrepris par Moscou ont permis à l’époque ­soviétique quelques rebonds, vite retombés lors de la dislocation de l’URSS. Du constat de cette ­tendance lourde, Georges Sokoloff a tiré le titre de son ouvrage : Le ­Retard russe (Fayard, 2014). Faisant œuvre d’historien autant que ­d’économiste, il cherche à ­déterminer, en remontant le cours des ­événements, de Poutine au Moyen-Âge, les causes de ce lent mais, ­semble-t-il, inexorable ­décrochage : les dévastations ­mongoles, la ­persistance du servage, d’autres ­encore. De cette fresque magistrale, nous avons extrait quelques ­passages ­donnant une idée du style, toujours lumineux, de Georges ­Sokoloff, qu’on avait déjà tant ­apprécié dans ses ouvrages ­précédents. Jean-Louis Gouraud

  

STALINE: «On a cent ans de retard»

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le devant de la scène se trouve occupé par les États-Unis… et par l’URSS. Après le rôle décisif qu’elle a joué dans la défaite de l’Allemagne nazie, cette dernière domine même tout un « camp socialiste » et exerce une influence non négligeable sur des pays du tiers-monde que séduit son modèle de développement. Comment -l’effroyable stalinisme a-t-il pu passer pour un modèle ? À cette question comme à d’autres, l’observation du PIB par habitant apporte une réponse limitée, mais intéressante. Entre 1913 et 1960, cet indicateur passe, pour l’URSS, du quart au tiers du niveau américain ; et de 43 % à 45 % du niveau ouest-européen. Voilà qui est sans doute loin de correspondre aux vœux, -formulés dans ses écrits économiques et publiés au tout début du xx e siècle, par le savant Dmitri Mendeleïev : « rattraper les Américains en 20-30 ans » ; « non seulement rattraper, mais dépasser les pays occidentaux » !

Voilà qui ne correspond pas non plus au discours tenu par Staline, le 4 février 1931, devant les gestionnaires de l’économie soviétique : « On a cinquante à cent ans de retard sur les pays avancés. On doit parcourir cette distance en dix ans. Ou bien on le fait, ou bien on nous broiera. » Néanmoins, un léger rattrapage s’est bel et bien produit. Et il inverse même une longue et forte -tendance russe à l’attardement. Reste à mieux voir pourquoi et comment.

D’abord, si le PIB par habitants croît plus vite après 1913 qu’avant, c’est pour une raison démographique que nous connaissons déjà… à ceci près que, cette fois, elle joue à l’envers. Après avoir plus que doublé au cours du demi-siècle précédent, la population n’augmente que d’un tiers ; elle diminue même en valeur absolue – on n’imagine que trop bien pourquoi – au cours de longues périodes (de 1913 à 1930, de 1940 à 1948).

Quant à l’admiration que provoque aux alentours le « modèle » soviétique, elle -provient manifestement du surcroît de -puissance qu’il a permis de bâtir. Ce surcroît trouve ses origines dans les priorités militaro-industrielles arrêtées par le pouvoir politique ; et, surtout, dans les principes de gouvernement qui lui permettent d’imposer ces priorités de façon permanente et -concrète. Parmi ces principes, la peur -ambiante. Également la « planification -courante » dont les multiples agents distribuent aux établissements productifs, tous publics ou collectivisés, les ordres leur disant que fabriquer, quand, combien et pour qui ; de même que les « bons » leur affectant main d’œuvre, équipements et fournitures en fonction des tâches à exécuter ; en outre, les « stimulants » imaginés pour sanctionner leur activité. [...]

Le socialisme soviétique perpétue l’idée russe non seulement en tant que culture de l’abnégation, mais aussi comme culte d’une originalité sociale sublime dont l’adversaire se trouve être – et ce n’est pas un hasard – l’Occident capitaliste.

 

KHROUCHTCHEV: «Rattrapons l’Occident»

Parce qu’elle offre des repères statistiques particulièrement riches, arrêtons-nous à l’année 1960.

On est alors en pleine période khrouchtchévienne. Elle doit ce nom à un personnage qui ne marquera sans doute pas la mémoire internationale d’une empreinte aussi forte que celle laissée par ses illustres homologues du moment [...]. C’est pourtant bien le rondouillard Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev qui joue les premiers rôles dans les fracassants épisodes tournant autour de 1960 : rupture ouverte entre Moscou et Pékin, construction du mur de Berlin, installation puis retrait de missiles à Cuba, entrée soviétique dans le tiers monde ! Ce vedettariat, « Mr K. » le doit en grande partie à la percée réalisée par les savants de son pays – lancement du premier Spoutnik, vol de Youri Gagarine – dans le domaine spatial, donc stratégique. Une avance sur les Américains suffisamment rare et significative pour que le leader soviétique veuille bien sûr en tirer profit, mais à son gré, sans s’abandonner aux extrémités dangereuses vers lesquelles le poussent tout de suite Chinois puis Cubains. D’où les accusations de faiblesse émanant des uns comme des autres.

Un type raisonnable, finalement ? À ceci près que son parcours est au contraire -jalonné de dérapages et de bravades en tous genres. Parmi ces dernières, les défis économiques lancés pour dans vingt ans aux États-Unis (« Nous vous enterrerons ») ;
et, par la même occasion, à son propre pays (« Construisons le communisme ! »). Lequel de ses statisticiens eût osé dire à Nikita Sergueïevitch qu’il délirait? Au moment où il tenait ce genre de propos, le niveau de développement de l’URSS se montait à moins d’un tiers de celui des États-Unis. Avec un point de départ aussi modeste, on peut déjà trouver honorables les 35 % qui seront atteints, sous la houlette de Brejnev et Kossyguine, en 1980. Quant aux 27 % qu’on peut calculer pour aujourd’hui, ils nous -ramènent, pour les raisons « métamorphiques » que nous connaissons déjà, au point d’origine du défi khrouchtchévien.

Le parallèle avec l’Europe mérite un commentaire analogue. Lorsque Nikita Khrouchtchev fait un scandale [...] après la chute d’un avion espion américain à Sverdlovsk, le PIB par habitant se situe, en Union soviétique, à 45 % de celui des pays qui entourent la capitale française. Vingt ans plus tard, le rapport grimpe à 51 % : Moscou est alors en train de célébrer l’ouverture des 22 e Jeux olympiques (alors boudés par l’Amérique de Carter en raison de la récente intervention des troupes soviétiques en Afghanistan). Lorsqu’on laisse passer deux décennies encore, on retrouve toute l’ex-URSS au sortir du douloureux « plongeon dans l’eau froide » des années 1990. À ce moment, elle ne pèse plus, par habitant, que le quart de l’Europe -occidentale. Légèrement supérieur à 40 %, comme on l’a vu, le niveau actuel est en-dessous de celui d’il y a cinquante ans.

 

GORBATCHEV: «Réformons le système»

Quelle est la situation au moment (1990) où la Russie et les autres membres de l’URSS sont sur le point de se séparer, pour ne plus être ensuite unis que par la très formelle « Communauté des États indépendants » (CEI) ? Cette rupture sanctionnera la fin du processus engagé par Mikhaïl Gorbatchev le 11 mars 1985, connu sous le nom de perestroïka – chantier de rénovation magnifique, mais dont on ne peut guère dire qu’il ait contribué à relancer l’économie du pays.

Celle-ci tournait déjà au ralenti dans les dernières années 1970, malgré les prix internationaux élevés des hydrocarbures exportés par l’URSS. Les freins ? Place encore dévorante prise par le complexe militaro-industriel dans l’allocation des ressources du pays ; régime plus que rigide – la planification centralisée – servant toujours à administrer ces ressources. La perestroïka gorbatchévienne a engagé l’URSS en direction du désarmement face à l’Ouest, d’une refonte de sa politique planétaire, de la liquidation de ses empires, d’une libération de ses médias et de ses citoyens ; et, par là-même, vers un allègement du fardeau stratégique qui étouffait l’économie. Hélas, les mesures destinées à renouveler les mécanismes économiques eux-mêmes ont été trop indécises [...]. Si bien que vers la fin de l’épopée gorbatchévienne, en 1990, le PIB par habitant russe se situe déjà dans la zone où nous le retrouverons vingt ans plus tard : petite moitié du niveau franco-allemand, 40 % du niveau américain.

Entre ces deux bornes assez grises, on découvre une passe [...] noire. En 1998, le pays voit son indice de développement -tomber au quart de celui du duo franco-allemand, au cinquième de celui des -États-Unis ! Il faut dire que Boris Eltsine et ses ministres, libéraux, n’ont pas péché, eux, par excès de prudence en économie. [...] 

Le salut se présente, juste en fin de -millénaire, sous les traits du lieutenant-colonel Vladimir Poutine, qu’entourent quelques collègues « galonnés » de la -Sécurité d’État ; il vient aussi de la -popularité personnelle que le martial -personnage ne tarde guère à conquérir ; il vient encore et surtout du rebond – fort et durable – des prix pétroliers sur les places mondiales ; comme de la mise en -route – elle se produit enfin ! – des -mécanismes du marché en Russie. C’est grâce à ce concours de circonstances -qu’elle -retrouve à peu près ses marques de 1990, après un recul, lors de la crise mondiale de 2009, plus vif mais plus bref qu’ailleurs.

De quoi justifier les discours que -Poutine a tenus (dès avant sa première élection) et continue de tenir sur le rattrapage de -l’Europe occidentale ? Le niveau russe par rapport à cette dernière (56 %) a progressé ces derniers temps, mais pour se retrouver rigoureusement tel qu’il était il y a plus de cinquante ans : 55 % ! 

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