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La Suède, un pays de cocagne ?

La Suède, un pays de cocagne ?

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«Des Turcs, des Somaliens, des Yougos, des Polonais et des Maghrébins, ça grouillait ! » À en croire les souvenirs de Zlatan ­Ibrahimovic, l’enfant d’immigrés qui fait la gloire du Paris Saint-Germain, le quartier de Rosengård, à Malmö, ressemble fort à d’autres banlieues ­européennes, avec son lot ­d’étrangers, de béton et de ­pauvreté.

Un cocktail explosif, en ­Suède comme ailleurs. ­Rosengård fut ­ainsi le théâtre en 2010 de ­violentes échauffourées entre les ­jeunes du quartier et la ­police. En mai 2013, c’est ­cette fois à ­Husby, en ­périphérie de ­Stockholm, que les voitures ont brûlé ­pendant ­plusieurs jours. Rien d’extraordinaire, si l’on songe aux épisodes ­analogues ­survenus en France en 2005 et en Grande-­Bretagne en 2011. ­Pourtant, les émeutes ­suédoises ont suscité un émoi ­supplémentaire : le pays ­scandinave passe pour l’un des plus ­accueillants et des plus ­protecteurs du ­monde. ­Est-ce à dire que le ­modèle ­d’intégration ­suédois a vécu ? Pas sûr.

 

Réputation d’accueil méritée

« Mais comment font-ils, ces ­Suédois ? » titrait, il y a quelques ­années, un supplément spécial du journal Le Monde. Voilà des ­décennies que le modèle social ­suédois fascine. Dans les grands pays industrialisés en proie à la ­stagflation et à la dérive des ­finances publiques, on vante à l’envi les ­multiples ­mérites de cet État-­providence qu’aucune crise ­économique ne ­semble pouvoir ébranler et que des réformes ­structurelles ­d’envergure, réalisées en temps utile dès les ­années 1990, paraissent avoir ­pérennisé pour longtemps.

En matière d’immigration, la Suède est également louée pour son choix de l’ouverture. Non sans raison : à ­l’heure des ­exodes éthiopien, ­somalien, ­yougoslave, puis afghan et ­irakien, ­personne ne ­semblait ­trouver porte close au royaume de Carl Gustaf. ­Malgré les restrictions à ­l’immigration de ­travail à la suite des chocs ­pétroliers des ­années 1970, ­l’asile et le ­regroupement ­familial ont ­continué de ­fournir des voies ­d’accès ­relativement aisées pour les étrangers souhaitant ­s’installer en Suède.

Héritage de la neutralité ancienne du pays, de sa doctrine humanitaire volontariste et de sa ­propre histoire d’émigration – ­magnifiquement rappelée dans La Saga des émigrants *, le chef-d’œuvre de Vilhelm ­Moberg –, cette ­tradition d’accueil est toujours à ­l’ordre du jour, en ­particulier pour ce qui concerne les ­réfugiés. En 2013, selon l’Office ­suédois des ­migrations, le nombre de ­demandes d’asile ­déposées en Suède s’est ­établi à 50 000 : un ­chiffre en ­explosion ­depuis deux ans et qui fait de la ­Suède, en valeur absolue, le ­troisième pays le plus attractif en Europe, et le cinquième dans le monde, seulement devancé par les États-Unis, ­l’Allemagne, ­l’Afrique du Sud et la France. Mais la ­Suède est bien entendu en tête de ce ­peloton, et de très loin, une fois ce chiffre ­rapporté à sa population, qui compte à peine 9,5 millions ­d’habitants.

Cette attractivité de la ­Suède s’explique avant tout par une ­politique exceptionnellement ­compréhensive en matière d’octroi de la protection internationale. Les ressortissants syriens, compte tenu de la guerre civile qui fait rage dans leur pays depuis 2011, font l’objet d’un traitement de faveur de la part des autorités suédoises : leurs 13 000 demandes, record d’Europe en 2013, ont été satisfaites à près de 90 %. Mais ils ne sont pas les seuls. Ces dernières années, Stockholm a octroyé un titre de séjour à la moitié de tous ses demandeurs d’asile, ­tandis que dans des pays comme la France et l’Allemagne, cette ­proportion ne dépassait pas 20 %.

 

Une préoccupation émergente

Conséquence de cette ­politique d’ouverture, la part d’habitants nés à l’étranger a connu, en Suède, une progression constante ces ­dernières années, pour s’établir désormais à un niveau inégalé, franchissant le seuil de 15 %. Or, à mesure que les ­quartiers à ­forte ­population ­étrangère se sont ­trouvés touchés par le chômage et la pauvreté, la ­question de ­l’immigration a peu à peu investi le débat public. En 2006, Klimax, une pièce à succès à l’affiche du Théâtre royal de Stockholm, ­inspirée des émeutes de Clichy-sous-Bois, alimentait déjà les polémiques sur l’éventualité d’un tel phénomène dans le royaume. Depuis, les jeunes de Rosengård et de Husby ont démontré que cette question n’était pas uniquement théorique.

Cette évolution s’est traduite en termes politiques. En 2010, les ­élections législatives ont marqué un tournant. Pour la première fois dans l’histoire du pays, l’extrême droite – les « Démocrates suédois » (Sverigedemokraterna, SD) – a fait son entrée au Parlement, en recueillant 5,7 % des suffrages. À Malmö, troisième ville du pays, le score des SD a dépassé 10 %. Si l’on est encore loin des 16,3 % que les populistes norvégiens du Parti du Progrès ont enregistrés le 9 ­septembre 2013, le séisme, dans un pays longtemps acquis aux sociaux-­démocrates et gouverné depuis 2006 par la coalition conservatrice du ­Premier ministre ­Fredrik ­Reinfeldt, a été considérable.

Désormais, soulever la question des conséquences néfastes de ­l’immigration sur le modèle social suédois n’est plus un tabou. Or entre les analyses ­économiques ­rigoureuses, comme celle publiée en juin 2013 par ­Joakim Ruist, ­professeur à ­l’université de ­Göteborg, qui concluent à l’effet neutre ou ­légèrement bénéfique de ­l’immigration sur le système de ­protection sociale, et les harangues xénophobes de Jimmie Akesson, jeune leader des SD, qui a tôt fait de ­mettre les émeutes de 2013 sur le compte de la politique ­d’immigration, les ­secondes ­trouvent souvent plus d’écho que les premières.

L’ampleur de l’évolution des mentalités est difficile à apprécier. Ilmar Reepalu, le maire de Malmö, qui a quitté son poste en 2013 après dix-neuf ans à la tête de la ville, ­certifie qu’il a perçu, et ce depuis quelques années, un net­changement ­d’attitude. « ­Maintenant, dès qu’une école a plus de 20 % ­d’enfants ­d’immigrés ­scolarisés, les parents ­suédois ­retirent leurs enfants et les font ­scolariser ailleurs. »

 

Les Roms sont fichés

L’appareil d’État lui-même n’est plus au-dessus de tout soupçon, son image ayant été récemment écornée en matière d’intégration des ­étrangers. Au-delà de la réaction musclée aux émeutes de Husby, des ­discriminations ­policières et ­administratives ont été périodiquement rapportées par la presse. Un phénomène qui touche notamment les Roms. Le grand ­quotidien Dagens Nyheter a ainsi révélé en 2013 que ceux-ci étaient tous ­illégalement fichés depuis des années par la police suédoise, réveillant du même coup le souvenir de politiques peu ­reluisantes : entre 1914 et 1954, les Roms, considérés comme une « menace » pour le royaume, étaient purement et ­simplement interdits d’accès au ­territoire suédois.

 

Difficile accès à l’emploi

Pourtant, la Suède reste ­généreuse. Articulé autour du ­triptyque éducation-santé-retraite, le modèle de protection sociale a ­largement contribué à faire du pays l’un des plus égalitaires du monde et l’un de ceux dont, sondage après ­sondage, les ­ressortissants se disent les plus ­heureux. Or cette protection étendue, financée par un taux élevé de ­prélèvements obligatoires, ­n’exclut personne. Quelle que soit leur ­ancienneté sur le territoire, les ­immigrants ont droit à une ­couverture maladie ; s’ils ne parlent pas le suédois, ils bénéficient de ­l’assistance gratuite d’un interprète quand ils se rendent chez le ­médecin ; ceux qui terminent leur cycle ­d’apprentissage, gratuit, de la langue suédoise, reçoivent tous une prime de 750 euros. 

Comment expliquer, dès lors, la colère sociale qui a nourri les ­émeutes de ces dernières années ? La pauvreté, sept fois inférieure à la moyenne européenne, et la diminution de ­l’homogénéité des revenus, certes réelle mais modérée, ­semblent des facteurs moins importants, à dire vrai, que l’inégalité dans l’accès à l’emploi. La Suède connaît en ce domaine le plus grand écart, parmi tous les pays développés, entre les personnes autochtones et celles nées à l’étranger. Le chômage des jeunes est parfois deux fois plus important dans les quartiers d’immigration. Conséquence : 60 % des habitants dont les revenus dépendent exclusivement des allocations sociales sont nés à ­l’étranger. Les ­spécialistes du marché du travail expliquent cette situation par la ­protection juridique de l’emploi très élevée, partie ­intégrante de la fameuse « flexicurité » scandinave, et par la proportion très réduite ­d’emplois ­faiblement ­qualifiés : pour les ­nouveaux venus qui ne maîtrisent pas le suédois et n’ont pas de diplômes à faire valoir, les barrières du marché du travail semblent bien plus difficiles à ­franchir que les postes-frontières.

Faut-il, pour autant, dire que la Suède est rentrée dans le rang des pays européens en ce qui concerne l’intégration de ses immigrés ? Il ne faut sans doute pas aller aussi vite en besogne. Les Suédois restent ­remarquablement ouverts aux ­étrangers, juridiquement, économiquement et culturellement. ­L’immigration, dans les sondages, demeure assez loin dans la liste des préoccupations prioritaires des ­Suédois. Enfin, malgré les inégalités d’accès à l’emploi, l’index des ­politiques d’intégration des migrants attribue à la Suède la meilleure note pour l’égalité des chances entre les autochtones et les immigrés.

Décidément, même si la Suède reste un pays particulièrement ­hospitalier pour les étrangers ­désireux de s’y établir, elle semble n’avoir jamais été autant confrontée au défi de leur intégration.

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