Turki Al-Fayçal - L’espion qui venait du désert

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L’ancien chef du renseignement saoudien et ambassadeur à Washington parcourt la planète et donne sa vision très imagée des rapports de force dans le monde d’aujourd’hui.

 

Je l’attends depuis plus d’une demi-heure quand il arrive enfin. Nous nous sommes donné rendez-vous à l’Occidental Grill & Seafood, un restaurant chic près de la Maison-Blanche. « Mon taxi a dû me déposer à cinq rues d’ici. Tout est bloqué », s’excuse le prince Turki al-Fayçal. Je lui explique dans le brouhaha ambiant que c’est à cause de Benyamin Netanyahou, le Premier  ministre d’Israël alors en visite à Washington DC. Turki répond d’un air narquois : « Juste un autre désagrément causé par Netanyahou. »

À la tête du service du renseignement saoudien vingt-quatre années durant, Turki est sans doute l’espion le plus aguerri de la planète. Devenu ensuite ambassadeur au Royaume-Uni et en Irlande, puis aux États-Unis, il dirige aujourd’hui un think tank à Riyad, le Centre du roi Fayçal pour la recherche et les études islamiques, et parcourt le monde en donnant des conférences et en rendant visite à des amis. Une vie plutôt agréable, lui dis-je. « Pour moi, c’est le paradis sur terre », confirme-t-il. Rejeton de la famille royale saoudienne, Turki est le dernier fils du roi Fayçal, assassiné en 1975. Saoud, le frère de Turki, est ministre des Affaires étrangères (voir La Revue n° 41) ; quant à ses cousins et ses autres frères, ils sont haut placés dans le gouvernement.

 

Une figure controversée en Occident

Turki est arrivé il y a plusieurs semaines pour intervenir à l’université Georgetown, dont il a été l’élève jusqu’en 1968. Auparavant, il avait étudié dans le prestigieux lycée de Lawrenceville, près de Princeton. Quand je lui demande s’il se sent chez lui à Washington, il me répond : « Je me sens chez moi dans beaucoup d’endroits. À Londres. À Paris. Je voyage beaucoup. Je rencontre des gens. Je dis ce que j’ai envie de dire. Je profite de la vie, alhamdulillah [“Dieu soit loué”]. »

Nous commandons : un steak cuit à point, une salade et un thé glacé pour lui. Je prends un pain au homard du Maine, une salade et un Coca light.

Turki reste une figure controversée en Occident. En 2004, le magazine Paris Match a dû lui verser des dommages et intérêts après l’avoir accusé d’être au courant des attentats du 11 Septembre. L’année suivante, une cour aux États-Unis l’a jugé (ainsi que d’autres Saoudiens) exempt de poursuites (depuis il y a eu appel de cette décision). Le fait qu’il a démissionné du renseignement saoudien le 1er septembre 2001 ne plaide pas en sa faveur. Je lui demande s’il considère les attentats comme un échec des services du renseignement. « Dans l’ensemble, oui. Mais quand vous regardez en arrière, vous vous rendez compte que certains signaux ont été négligés, des informations essentielles n’ont pas été communiquées – dans le renseignement du monde entier. Certes, beaucoup a été fait depuis pour éviter de reproduire de telles erreurs. Pas seulement aux États-Unis mais aussi en Arabie saoudite. »

Turki a liquidé son steak, sans toucher à sa salade. Quel est le service le plus efficace dans le monde, selon lui ? « En termes de données brutes, répond-il, les Américains sont décidément les meilleurs, grâce à leurs moyens techniques et financiers. En termes de ressources humaines, je considère que les Britanniques ont la plus grande expertise sur des sujets spécifiques – à l’époque [quand il était à la tête de l’intelligence saoudienne], bien sûr, l’Union soviétique était la bête noire de tout le monde. Un rapport constitué par un agent britannique avait toujours ce tranchant et cette pertinence qui faisaient aussitôt autorité. Probablement en termes de capacités opérationnelles et de déploiement des forces, je dirais que les Israéliens sont les plus professionnels, bien qu’ils aient commis de nombreuses erreurs. Mais ils vont jusqu’au bout de leur mission. »

Rien sur les Chinois ? « C’est ce qui a le plus changé depuis 2001, remarque-t-il. Je peux seulement vous dire que le renseignement chinois ne pesait pas lourd à l’époque. »

Le débit de Turki augmente à mesure que son cheese-cake diminue – apparemment, il aime les douceurs. « Vous êtes vraiment un Bédouin », fais-je remarquer. Turki semble dérouté. Il finit par répondre, sans doute au vu de mon embarras : « J’aime beaucoup les dattes. » Son nom, précise-t-il, lui a été donné parce qu’il était le dernier de huit fils. Turki signifie « datte encore verte qu’on a laissée sur la branche », et qui sera cueillie plus tard dans la saison. « Oui, j’aime passionnément les dattes. J’en mange tous les jours. » 

 

 

L’Amérique sur la sellette

Après avoir avalé ma crème brûlée et mon café, je l’interroge sur les relations entre Washington et Riyad. Elles n’ont jamais été aussi mauvaises, affirme Turki, me rappelant que Barack Obama s’apprête à faire son premier voyage en Arabie saoudite depuis 2009. Les Saoud s’entendaient très bien avec les deux Bush mais se méfient de l’administration Obama, surtout depuis son accord sur le nucléaire avec l’Iran, que l’Arabie saoudite voit comme l’ennemi n° 1.

« Les États-Unis se retirent du Proche-Orient, il faut bien se rendre à l’évidence. Obama, dans son discours aux Nations unies en septembre dernier, a clairement énoncé que son pays se concentrerait exclusivement sur la Palestine et l’Iran, et que pour tout le reste – Syrie, Libye, Soudan, Yémen, Mali, Irak, Égypte, etc. –, il faudrait se débrouiller. »

Et l’incursion de Vladimir Poutine en Crimée ? « Cela me rappelle les histoires pour enfants, déclare Turki. Le loup attaque une horde [sic] de brebis. Il en croque une, et pendant qu’il la mange, tout le reste du troupeau bêle. » À ce moment-là, Turki imite un mouton : « Bêêêêê, bêêêêê ! » Il a l’œil qui brille. « C’est ce qui se passe aujourd’hui. Pendant que le loup croque sa proie, il n’y a pas de berger pour venir sauver le troupeau. »

Mais comment devrait réagir l’Occident ? « C’est là où Poutine agit en maître, poursuit-il. Il n’a rien dit. On ne l’a pas entendu rugir, se vanter, ni quoi que ce soit d’autre. Le reste du monde crie : “Bêêêêêê.” Et lui, rien. C’est une situation terrible. » Mais que faire ? Turki sourit. « Puisque vous êtes britannique, vous vous souvenez sûrement de la charge de la brigade légère 1. »

Le sujet est clos. Je ramène donc la conversation sur l’Arabie saoudite. Turki sait-il à quel point la réputation de son pays est désastreuse en Occident ? Je cite comme exemple l’interdiction qu’ont les femmes de conduire. Il rétorque aussitôt : « Lorsque, ambassadeur, je discutais avec des Britanniques, des Irlandais ou des Américains, je leur demandais toujours : “À votre avis, quelle est la femme la plus prisée aujourd’hui en Arabie saoudite ?” Et la réponse est : “Une femme qui travaille.” Lorsque j’étais enfant, un chef de famille avait honte de demander à sa femme ou à sa fille de chercher un emploi. Il pensait que c’était à lui de subvenir aux besoins du gynécée.
Grâce à l’éducation, la femme qui a un travail est devenue une chose précieuse : elle augmente le revenu de ses parents, suscite l’admiration de ses enfants et attire les soupirants. »

Mais elle n’a toujours pas le droit de conduire, insisté-je. Turki opine du chef. « D’après ce que j’entends dire dans mon entourage féminin, la conduite n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est d’avoir les mêmes droits pour l’héritage, le divorce, la charge des enfants – tout ce qui affecte les moyens de subsistance des femmes. Ce qu’elles disent, c’est : “Concentrons nos efforts pour améliorer ces choses-là d’abord, le reste suivra.” »Déjeuner avec Turki

Comme la note arrive, je lui explique que je vais assister à un compte rendu sur le dernier budget proposé par Obama. Turki rit. « N’a-t-il aucune chance de le voir passer ? » demande-t-il. Ma réponse est « non ». « Les Américains se comportent comme un pays du tiers-monde », rétorque Turki.
Puis, après une pause, il ajoute : « Pendant que je regardais la cérémonie des Oscars l’autre soir, j’ai dit à mon voisin : “C’est là où les Américains sont les meilleurs : organiser un show avec des foules énormes qui applaudissent et mangent du popcorn. Dans l’esprit des gens, c’est ça, l’Amérique : la belle vie.” »

Quand je lui oppose que la vie devient de plus en plus difficile pour la classe moyenne, il m’interrompt : « C’est quand même la vérité. La plupart des Américains ont la belle vie. Ils ont un merveilleux sens de l’hospitalité, sont curieux des autres – des qualités uniques, que j’apprécie beaucoup – et ils considèrent leur pays comme le nirvana. Puis, de temps à autre, ils sont réveillés par quelqu’un comme Poutine – et ils redescendent sur terre. »

Il rit de nouveau. Je m’attends presque à ce qu’il imite le loup. Il remet son chapeau et nous sortons tous deux sous la neige.

 

© La Revue et Financial Times

 

1 Pendant la guerre de Crimée, cette charge de la cavalerie britannique contre les importantes forces russes, en 1854, se solda par une cuisante défaite.

*Edward Luce est chef de la chronique États-Unis au Financial Times.

 

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