Roland Dumas, le sulfureux

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À bientôt 92 ans (le 23 août prochain), Roland Dumas n’a renoncé à rien. Ni aux mondanités de l’incurable dandy, ni aux provocations de « l’avocat pour le tordu » (par opposition à cet « avocat pour le droit » que fut son confrère Robert Badinter) qu’il n’a jamais cessé d’être, ni bien sûr aux femmes. « Je partage ma vie avec Svetlana depuis 6 ans. Je suis comblé. Le Viagra, jamais ! »
Qu’on se le dise, donc : la vieillesse de l’ancien ministre des Affaires étrangères, ex-président du Conseil constitutionnel, franc-maçon, homme d’argent et d’entregent, et compagnon de l’ombre de François Mitterrand, est tout sauf un naufrage. C’est tout au moins ce qui ressort de l’étrange interview accordée par le fringant nonagénaire au journaliste Guillaume Durand, dans la dernière livraison de la revue Citizen K International.

Ce « Roman d’un homme », Roland Dumas l’avait déjà largement raconté dans son autobiographie Coups et blessures, publiée en 2011. Le père fusillé par les Allemands, la résistance à 18 ans, la vocation contrariée de chanteur lyrique, le journalisme d’agence, l’avocat engagé contre la guerre d’Algérie, l’affaire des diamants de Bokassa, l’esthète ami de Chagall, Picasso, Braque, Genet et Lacan.
Roland Dumas y revient ici, revisitant son Panthéon avec un mélange de distance et d’auto-complaisance, mais habilement confessé par Durand, il va plus loin encore, quitte à donner du grain à moudre à ceux qui estiment que sa part de soufre confine parfois à l’inacceptable. 

Comme les dirigeants du Front national qu’il lui est arrivé de fréquenter, comme Dieudonné qu’il soutient, comme Jacques Vergès dont il fut l’ami, Dumas se sent en butte à « l’hostilité des milieux philosémites » qu’il voit à l’œuvre jusque dans le bureau du Premier ministre. Depuis son mariage avec la violoniste Anne Gravoin, explique-t-il sans sourciller, Manuel Valls « a épousé les thèses sémites à un degré tel qu’aujourd’hui il en a fait son drapeau ».
L’allusion n’en est d’ailleurs plus une quand Roland Dumas compare ladite « hostilité » à la « pénétration du venin ». Même s’il s’en défend (« Je ne suis pas antisémiste »), le résident de l’île Saint-Louis a, semble-t-il, un sérieux problème avec les juifs.

Ne pas le réduire à cela, pourtant, car il y a, dans cet entretien, bien d’autres choses à décrypter. Ce début de piste, par exemple, sur la mystérieuse disparition de Jacques Vergès, l’avocat du diable,  entre 1970 et 1978, qui fit couler tant d’encre. Sans doute délivré du secret par la mort de celui avec qui il fit cause commune pour voler au secours de Laurent Gbagbo et de Mouammar Kaddafi, Dumas lève une partie du voile : « Vergès a fini par m’avouer qu’il était resté une grande partie du temps caché à Paris. […] Il est resté pendant un an, un an et demi au Cambodge, chez Pol Pot, puis il est allé en Chine. Le reste du temps, il s’est planqué tout seul à Paris. C’était un type très bizarre. »
C’est lui, Dumas, qui a d’ailleurs présenté Jacques Vergès au dictateur libyen, dont il se dit « très heureux » de ne jamais « avoir touché d’argent ». « Vous ne m’avez jamais rien demandé et vous ne m’avez jamais menti », lui aurait dit ce dernier. Confidences posthumes, bien sûr…

Roland Dumas le magnifique au guidon de sa moto, sillonnant les routes du bassin d’Arcachon avec Christine Deviers-Joncour, sa cavalière, « la pétroleuse » comme il la nomme, « la putain de la République » comme elle se qualifia elle-même, c’est un autre personnage : celui des affaires.
L’affaire de la succession Giacometti, qui lui valut une condamnation avec sursis, mais surtout l’affaire Elf, dont il sortira finalement indemne mais qui lui causa « des idées noires de suicide ». Qui ne se souvient des fameuses bottines Berluti à 13 000 francs (2 000 €) la paire, offertes par la belle à son amant, avec la carte de crédit de la société, par la « chargée de mission » d’Elf ? « Cette connerie…, soupire Dumas, elle habitait dans une petite ruelle près des Champs-Élysées, juste au-dessus de Berluti. Elle me dit : “Tu as des chaussures dégueulasses !” Comme je n’avais pas le temps, elle est allée m’en acheter. »
Question : « Vous allez toujours chez Berluti ? » Réponse : « Non, je n’ai plus les moyens. » Soudain, une angoisse saisit le lecteur : Svetlana, « cette blonde charmante qui reste dissimulée dans une pièce attenante à celle de notre entretien » (dixit Durand), est-elle au courant de l’impécuniosité de son compagnon ?

 

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