Tolérance subversive

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Partout au Moyen-Orient, chiites et sunnites se disputent le pouvoir. Le Saoudien Mikhlif al-Shammari a décidé de prendre la défense des chiites de son pays, qui est au cœur de cette lutte régionale.

 

Mikhlif al-Shammari est un homme gênant. Y compris pour son fils, qui a vidé un chargeur sur son père en juin 2012. Plusieurs fois emprisonné pour des écrits, ou pour de simples paroles, ou encore au prétexte d’« ennuyer les gens » comme en 2010, il est régulièrement confronté à la justice de son pays, fondée sur une forme non codifiée de la charia et qui peut donc le condamner à loisir.

C’est que Mikhlif al-Shammari est sujet saoudien et qu’il a 
décidé de s’attaquer à l’un des très nombreux tabous du royaume wahhabite : le statut des Saoudiens chiites, qui sont officiellement 10 % dans le pays. L’hostilité confessionnelle de la monarchie à ce courant de l’islam n’est pas nouvelle, et beaucoup de Saoudiens sunnites affichent un mépris – voire une haine – des chiites qui témoigne assez de leurs difficiles conditions d’existence dans le royaume. Les fonctions de direction dans les affaires publiques leur sont généralement interdites, de même que la plupart des fonctions administratives. L’État impose ainsi des restrictions sur le nombre de chiites dans l’enseignement supérieur.

Mais les raisons de ce rejet sont également politiques. Pour Mikhlif al-Shammari, le pouvoir entretient délibérément ces divisions au sein de la population saoudienne afin de prévenir toute contestation de dimension nationale. Par ailleurs, la petite minorité chiite se regroupe essentiellement dans la partie orientale du désert saoudien, dans la zone des principaux gisements pétroliers.
Autant dire qu’elle a toujours été surveillée de près, et reste constamment suspectée d’entente et de complot avec l’Iran. Symbole s’il en est de cette défiance : aucun membre du corps diplomatique saoudien n’est chiite. Les forces saoudiennes assistent par ailleurs les autorités sunnites du voisin bahreïni, en butte depuis 2011 à une contestation de la population majoritairement chiite.

C’est contre cette marginalisation que s’insurge le défenseur 
des droits de l’homme Mikhlif al-Shammari : « Je n’ai rien contre mon gouvernement ou ma religion. Mais certaines choses doivent changer. Nous devons tous faire cesser ces inimitiés entre chiites et sunnites. »

Des positions imprudentes...

L’écrivain sunnite de la tribu des Shammar commence à faire parler de lui en 2008, lorsqu’il se rend à la mosquée chiite de Qatif, petite ville de l’Est, où il se joint à la prière du vendredi en compagnie de hauts dignitaires.
Un œcuménisme rare dans un contexte de conflit généralisé entre les deux grandes branches de l’islam.
Suffisant, en tout cas, pour faire les gros titres de la presse saoudienne dès le lendemain. Et pour attirer l’attention des autorités, qui suspectent une tentative de politisation de la cause chiite.

Parallèlement, il publie sur Internet de nombreux articles polémiques. Le 18 avril 2009, il rédige un billet qu’il titre « Chrétienne chérie » dans lequel il rend hommage à l’Américaine Rachel Corrie, tuée par un bulldozer israélien alors qu’elle tentait d’empêcher la destruction de la maison d’un médecin palestinien. Suprême audace : il met en balance le tragique sacrifice de l’Américaine avec les aides humanitaires des ONG saoudiennes, toujours conditionnées par des considérations confessionnelles.

... sur des sujets tabous

Quelques semaines plus tard, Mikhlif al-Shammari s’en prend à Sultan 
bin Salman al-Saoud, secrétaire général de la Commission suprême pour le tourisme et membre de la famille royale, coupable d’avoir fait capoter plusieurs projets touristiques d’envergure : « Je ne sais pas pourquoi ils nous mentent aussi effrontément tout en s’attendant à ce que nous les croyions », écrit-il alors. L’emploi du pluriel, impliquant la famille royale, n’est évidemment pas prudent…

C’est lorsqu’il critique l’influent prêcheur sunnite Muhammad al-Arifi pour avoir traité l’ayatollah chiite Ali al-Sistani d’« obscène athée » que les autorités décident que c’en est trop. Il est détenu de juin 2010 à février 2012, avant d’être libéré sous caution en mars 2012, moment où débute son procès.

À sa sortie de prison, il est ruiné. Pire. Il prétend que son fils Adel a subi un lavage de cerveau et qu’il lui témoigne désormais une franche hostilité, allant jusqu’à le qualifier d’« infidèle » (insulte s’il en est en Arabie saoudite). Le jeune Adel part quelque temps faire le jihad en Irak.
À son retour, il intègre un centre de réinsertion sociale pour jihadistes, comme il en existe plusieurs en Arabie saoudite. « Il en est sorti encore plus fanatique qu’il y était entré », affirme son père. Qui décide d’emmener sa famille à La Mecque afin de resserrer les liens. À Riyadh, le lieu de départ convenu, Adel sort un revolver et crible son père de balles. Mikhlif al-Shammari est hospitalisé près de 45 jours.

Comme si cela ne suffisait pas, le 17 juin 2013, la cour criminelle de Riyadh le condamne à cinq ans d’emprisonnement pour avoir « semé la discorde » à travers ses différents articles et déclarations, verdict confirmé le 5 mars dernier. Il est par ailleurs visé par deux autres procédures : une affaire de prétendues insultes sur Twitter adressées à des dirigeants locaux, et un procès pour avoir rencontré des dissidents chiites et avoir prié avec eux.

Mais dans cet étrange pays, il n’est pas rare qu’un condamné demeure quelque temps en liberté avant d’être emprisonné. C’est le cas de Mikhlif al-Shammari, qui a même pu accorder discrètement une interview au New York Times début mars.
Faut-il y voir l’effet du soutien d’un membre influent de la famille royale, le très controversé Turki bin Abdulaziz Al-Saoud, qui l’a récemment encouragé à poursuivre son œuvre à travers le pays ? À l’heure où ces lignes étaient écrites, les responsables de Human Rights Watch ignoraient encore pourquoi Mikhlif al-Shammari était toujours en liberté.

Les chefs d’État occidentaux en visite à Riyadh sacrifient généralement les questions des droits de l’homme sur l’autel des « affaires sérieuses » de géopolitique. C’est tout juste si l’allié américain évoque parfois le droit des femmes à conduire ou autres sympathiques revendications qu’il ne coûte pas grand-chose de relayer.

Lors de son voyage à Riyadh, le 28 mars, Barack Obama aura sans doute soigneusement évité d’aborder le cas Mikhlif al-Shammari, qui a le grand tort de mêler un problème politique crucial pour la région (les relations sunnites-chiites) à la question des droits de l’homme. 

 

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