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Le Royaume Désuni

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Peur sur le Royaume-Uni : le 18 septembre, les Écossais diront par référendum s’ils veulent que leur pays devienne indépendant. Un vote qui pourrait donner des idées en Flandre, en Catalogne et en Lombardie.

Petite cause, immense effet. Quand Tony Blair a proposé en 1997 à l’Écosse d’élire son premier Parlement national depuis 1707, le Premier ministre britannique pensait aller dans le sens de l’Histoire : une simple mesure de décentralisation, approuvée lors d’un référendum par 75 % des Écossais. 

Et qui ne déléguait pas grand-chose : éducation, justice. Bref, une pincée d’autonomie allouée aux Écossais, mais le royaume restait bien gardé puisque la Chambre des communes conservait tous les pouvoirs régaliens, à commencer par l’allocation du budget de l’Écosse.

À l’époque, seul John Major pressentit dans ce transfert de compétences une menace pour le Royaume-Uni : « Un parlement en Écosse risque de mettre fin à mille ans d’histoire britannique. » L’avertissement fit beaucoup rire, pas seulement parce que cet ancien Premier ministre conservateur exagérait de sept siècles (voir les repères ci-contre). Un État écossais indépendant ne semblait alors être qu’une lubie idéaliste, une réminiscence d’un lointain passé, une réaction de mauvaise humeur quand le vent soufflait trop fort sur les longues plaines des Highlands. 

Certes, le Scottish National Party (SNP), né en 1934 de la fusion de deux partis nationalistes, appartenait au paysage écossais. Mais comme un élément du folklore local : son leader durant la Seconde Guerre mondiale fut emprisonné six mois en 1940 pour avoir souhaité la victoire de l’Allemagne nazie au motif qu’elle favoriserait l’indépendance…

En vérité, il n’y a jamais eu de réel antagonisme entre les royaumes d’Écosse et d’Angleterre.
Leur union, prononcée en 1707 à l’initiative du roi d’Écosse, a toujours été vécue comme l’alliance de deux nations, d’inégale importance mais partenaires. Aujourd’hui, 800 000 Écossais vivent de l’autre côté de la frontière et 400 000 Anglais, Gallois ou Irlandais du Nord résident en Écosse. Et celle-ci a donné au Royaume-Uni deux de ses trois derniers chefs de gouvernement, Tony Blair (1997-2007) puis Gordon Brown (2007-2010).

 

Des sensibilités opposées

Pourtant, John Major avait raison. En favorisant la création d’un Parlement écossais, Tony Blair a allumé la mèche de la désintégration du Royaume-Uni. Depuis, le feu ne cesse de se rapprocher de la poudre. La date de l’explosion est même écrite : 18 septembre 2014, jour du référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

Car Tony Blair avait mésestimé deux facteurs. D’abord, l’absence de leaders naturels au sein du Parti travailliste écossais. Ensuite et surtout, le sentiment croissant d’un divorce politique avec l’Angleterre depuis les années Thatcher (1979-1990). Terre ouvrière et agricole, de tradition profondément sociale-démocrate, l’Écosse se sent plus proche du modèle scandinave – imposition élevée sur les hauts revenus et redistribution par l’État – que du turbo-capitalisme de la City londonienne. Les Écossais, attachés à leur système public, ne se sont pas reconnus en Margaret Thatcher. 

En Écosse, les écoles privées sont rares, alors qu’elles ont toujours constitué le socle de l’éducation des élites anglaises, et les droits d’inscription à l’université sont pris en charge par l’État. Le système hospitalier, enfin, est essentiellement public. 

L’euroscepticisme n’est le cheval de bataille d’aucun parti. Et la population s’était opposée à l’intervention du Royaume-Uni dans le conflit irakien en 2003. Ce désaccord s’est ravivé depuis l’élection au poste de Premier ministre en 2010 de David Cameron, pourtant issu du clan écossais des Cameron mais pur produit de l’establishment anglais : un seul élu conservateur parmi les 59 membres écossais de l’actuel Parlement britannique.

L’affaiblissement des partis traditionnels et la fracture politique avec l’Angleterre ont fait le miel du Scottish National Party (SNP). Le SNP est dirigé depuis 1990 par un homme en qui les Écossais se retrouvent pleinement : Alex Salmond, un économiste de 59 ans, chaleureux, bon tribun, qui avait défrayé les mœurs de la Chambre des Communes en 2003 lors de la guerre d’Irak en y accusant Tony Blair de mensonge.
Sous sa présidence, le SNP est devenu le premier parti d’Écosse : 35 sièges lors de la première mandature du Parlement écossais, 47 en 2007 puis majorité absolue en 2011 avec 69 sièges alors que le parti travailliste n’en compte plus que 15.
Ce qui a permis à Alex Salmond, conformément à la ligne vertébrale d’un parti fondé pour obtenir l’indépendance du pays, d’en appeler à un référendum sur le maintien de l’Écosse au sein du Royaume-Uni. Le président du Parlement écossais n’est pas un boutefeu. Sa vision de l’indépendance est rationnelle : souveraineté nationale mais poursuite d’un partenariat étroit avec le Royaume-Uni.
Il l’a exprimée dans un document publié en novembre par le SNP, L’avenir de l’Écosse, un livre blanc volontairement faible en rhétorique séparatiste mais fort en arguments pratiques. Il est volontairement faible en rhétorique séparatiste, pour être fort en arguments pratiques. Après « Pourquoi l’Écosse doit devenir indépendante ? » et « L’Écosse peut-elle économiquement devenir indépendante ? », la troisième question de son long chapitre « Questions-Réponses » l’atteste : « Que va devenir ma pension de retraite ? ». Pas très romantique. Mais pragmatique, didactique et au plus près des préoccupations des Écossais.

Depuis le début de la campagne du référendum, Salmond cherche à convaincre ses compatriotes que l’indépendance n’est pas un saut dans le vide. Il répète son attachement aux piliers de la citoyenneté britannique : la livre sterling, la reine et la BBC. Affirme que l’Écosse restera dans l’Union européenne et l’OTAN. Que les revenus des puits de pétrole de la mer du Nord, situés à 95 % dans les eaux territoriales écossaises, financeront les charges liées à l’indépendance (administration, ambassades, etc.).

 

 

L’indépendance, à quel prix ?

 

Cette stratégie a dans un premier temps soulevé l’ironie d’Alistair Darling, ancien ministre des Finances de Gordon Brown revenu en Écosse pour prendre la direction de Better Together, l’alliance en faveur du « non » formée par les partis travaillistes, conservateurs et libéraux : « Salmond croit pouvoir garder ce qui lui plaît dans les relations entre l’Écosse et l’Angleterre et se débarrasser du reste. Ce ne sera pas si simple. » Darling avait également qualifié de « fantasme » le livre blanc du SNP. Mais quand les sondages ont révélé que le « oui » gagnait du terrain – 46 % des intentions de vote en janvier –, les partisans du « non » ont entonné le refrain de la peur et fait donner toutes leurs voix.

Salmond prétend que l’Écosse indépendante deviendra aussitôt la 29e nation de l’Union européenne ? Faux, répond Darling, il lui faudra l’assentiment des 28 autres, et l’Espagne, pour ne citer qu’elle, sera réticente pour ne pas ouvrir la porte aux autonomistes catalans qui veulent organiser leur propre référendum en novembre. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a apporté de l’eau à ce moulin en déclarant mi-février que l’adhésion de l’Écosse à l’UE serait « difficile, voire impossible ».

Le gouverneur de la Banque d’Angleterre lui aussi a contredit, à Édimbourg, le discours d’Alex Salmond : non, le maintien du pays dans la zone livre sterling n’est pas acquis, car il supposerait une union monétaire et bancaire. Autrement dit, jamais le reste du Royaume-Uni n’acceptera sans contrôle ni fiscalité commune un plan qui rendrait les contribuables anglais, irlandais et gallois solidaires en cas de défaillance de la Banque royale d’Écosse.
George Osborne, le ministre des Finances, a enfoncé le clou : « Si l’Écosse sort du Royaume-Uni, elle sort aussi de la zone livre sterling. »

Le secteur financier d’Édimbourg (8 % du PIB écossais) a rejoint ce concert : il ne veut pas d’une séparation avec l’Angleterre où résident 80 % de ses clients. Même réticence pour la construction navale, à Glasgow. Quant à la compagnie d’assurances anglaise Standard Life, elle a annoncé qu’elle ne garderait pas son siège social (7 000 employés) à Édimbourg si le « oui » l’emportait.

David Cameron a préféré faire vibrer la corde des sentiments. « Prenez votre téléphone, rencontrez-les, a-t-il exhorté les Anglais, Irlandais et Gallois. Répétez aux Écossais ce message : nous voulons que vous restiez avec nous. » Mais il a prononcé ce discours à Londres. Faille exploitée par Nicola Sturgeon.
La vice-présidente du SNP a fustigé « la couardise d’un Premier ministre qui indique de Londres aux Écossais comment il doivent agir sans avoir le courage de venir en débattre en Écosse avec eux ». Avant d’ajouter : « David Cameron, Premier ministre conservateur, représente en lui-même une raison pour voter l’indépendance, et il le sait. »

Les flèches tirées en volée par les partisans du « non » ont ébranlé les Écossais. D’autant qu’elles ont été suivies par un baiser de la mort : les trois grands partis politiques britanniques ont proposé, si l’Écosse reste dans le Royaume-Uni, d’augmenter son autonomie, notamment ses pouvoirs fiscaux.
Les électeurs auront ainsi le choix entre décentralisation renforcée et indépendance. Pourquoi dès lors prendre le risque d’une séparation complète ? Les intentions de vote en faveur du « oui » sont tombées à 40 % en mars.

 

 

Partie de poker menteur

 

Mais les fluctuations des sondages l’attestent : l’opinion des Écossais est volatile. Et Alex Salmond a bien préparé son affaire : le vote sera ouvert aux électeurs à partir de 16 ans. À cet âge, pour un premier bulletin glissé dans une urne, l’indépendance paraît plus sexy que le statu quo.
De surcroît, le référendum viendra juste après les célébrations du 700
e anniversaire de la bataille de Bannockburn, où les soldats de Robert Ier d’Écosse, dit Robert the Bruce, chassèrent les troupes du roi Édouard II d’Angleterre…Puissamment implanté, le SNP attire les foules à ses réunions publiques. Où Salmond cite en exemple la Norvège, riche en pétrole, et qui a arraché à la Suède son indépendance en 1905 par un vote malgré la menace d’une guerre.
Sur de nombreux points (livre sterling, maintien dans l’Union européenne), la confiance d’Alex Salmond est vraisemblablement feinte. Et le président du SNP n’ignore pas que les réserves de pétrole en mer du Nord sont en voie d’extinction. Mais la partie adverse bluffe aussi : l’Europe serait malvenue de refuser l’adhésion d’une Écosse indépendante alors que David Cameron organisera en 2017 un vote sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE…

Dans cette partie de poker menteur, les souverainistes écossais reconnaissent en privé qu’une courte défaite du « oui » est probable mais ne serait pas un désastre.
À plus de 40 % de votes en faveur de l’indépendance, Londres sera obligé de lâcher du lest. Tel est peut-être le souhait caché du SNP : une association plus souple au sein d’une vraie fédération qui respecterait la volonté des Écossais d’être maîtres chez eux tout en maintenant les gains réciproques d’une union. Un jeu dangereux. Car nul ne saurait affirmer, à quatre mois du vote, que la mèche allumée par Tony Blair et attisée par Alex Salmond ne fera pas exploser le Royaume-Uni.

 

 

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