Déjeuner avec Lee Hsien Loong, dans les pas du père

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Le Premier ministre de Singapour estime que ses compatriotes ont besoin de ressentir un salutaire sentiment d’insécurité sans pour autant remettre en cause l’État-nounou qui leur est cher.

Au moment où le chef du gouvernement singapourien s’installe à une table du Park Terrace de l’hôtel londonien Royal Garden, je suis en train de jongler avec mes deux magnétophones. Avec un petit sourire en coin, Lee Hsien Loong glisse : « La NSA vous en donnera une copie… » Une pointe d’humour un peu surprenante pour un personnage que l’on présente souvent comme austère et cérébral, un technocrate dont l’apparence colle à l’image : grand mince, les cheveux gris, vêtu d’un costume sombre.
Il est même déroutant de découvrir qu’au cours de l’heure passée ensemble, la variété de sujets plus ou moins graves que nous passerons en revue sera souvent ponctuée d’un petit rire par-ci et d’un grand sourire par-là, que l’on discute de l’occupation japonaise de Singapour, de l’instabilité en Ukraine ou de la banqueroute islandaise. « LHL » n’est pas insensible. Pour lui comme pour beaucoup d’Asiatiques, sourire permet de désamorcer des sujets graves.

À 62 ans, M. Lee semblait inévitablement destiné à ce job. Il tient les rênes de la cité-État depuis 2004, suivant les traces de son père, Lee Kuan Yew, considéré comme le fondateur de Singapour dont il fut l’omniprésent Premier ministre de 1959 à 1990. Le fils aura été bien préparé : Cambridge, Harvard, avant de passer plus de dix ans sous l’uniforme et d’entrer finalement en politique.

Nous nous retrouvons donc à 11 heures à une table bien placée face aux jardins ensoleillés de Kensington. L’entrée – une terrine de crabe et de saumon – ne tarde pas à arriver. En repensant à son parcours, je demande à LHL s’il a toujours voulu rejoindre l’affaire familiale et faire de la politique.
On sent une petite tension dans sa voix quand il répond : « Non, et ce n’est pas une affaire familiale. » Le sujet est en effet délicat : des accusations de népotisme ont longtemps visé le clan Lee, même si ce dernier a toujours gagné ses procès en diffamation.

Autre sujet sensible : le Parti d’action populaire (PAP), longtemps présidé par son père, qui a remporté toutes les élections depuis 1955. Assez pour pousser certains à le qualifier de parti unique. À la question de savoir si le PAP pourrait un jour ne plus être au pouvoir, M. Lee répond sans grande conviction que c’est possible. Mais l’éventualité d’une coalition n’est peut-être pas exclue. « Ça ne serait pas forcément une équipe qui remplacerait une autre », précise-t-il. En politique, « les choses peuvent être un peu plus compliquées » que l’inamovible bipartisme britannique…
Il semble en tout cas difficile de nier que Lee Kuan Yew a beaucoup fait pour l’île, cette dernière ayant dû quitter la Fédération de Malaisie en 1965, avec un territoire minuscule et guère de ressources naturelles. D’où un petit sentiment d’insécurité que Lee père n’a jamais tenté de dissiper, exhortant au contraire ses concitoyens à travailler dur et à rester vigilant. En 2014, ce pays d’à peine 5,3 millions d’habitants, place forte du commerce et de la finance, se classe dans le top 15 mondial du PIB par habitant.

« Les gens se sentent plus en sécurité aujourd’hui », note Lee Hsien Loong, avant toutefois de préciser : « L’une de nos tâches est de leur rappeler que c’est le fruit d’une volonté constante : un niveau approprié d’insécurité est très utile. Il ne faut pas être paranoïaque, mais il faut prendre les risques au sérieux. »

D’où l’intérêt pour la diplomatie singapourienne de ne se fâcher avec personne, réussissant ainsi le tour de force d’être en bons termes à la fois avec les États-Unis et avec la Chine.
La cité-État a soutenu très tôt le boom économique chinois, mais elle est aussi partisane d’une forte présence navale américaine dans le Pacifique. Les Chinois « n’aiment pas ça, mais ils le comprennent », résume M. Lee.

Cet équilibre reste néanmoins fragile dans une région en proie aux tensions territoriales de plus en plus vives, notamment entre la Chine et le Japon, qui s’expliquent par le réveil chinois, mais pas seulement, précise le Premier ministre singapourien en relevant l’évolution nationaliste de Tokyo ces derniers mois.

Il note que le gouvernement de Shinzo Abe brandit de plus en plus haut ce qu’il appelle les « droits nationalistes du Japon », au risque de réinterpréter l’histoire. « On s’est souvent posé la question de savoir quelle était la définition d’une agression. Or, comme il n’y a pas de définition claire, la question est de savoir si le Japon a commis une agression pendant la Seconde Guerre mondiale », ironise le LHL.

Je lui demande si l’invasion de Singapour par les Japonais en 1942 était une agression. « Oui, bien sûr ! Ils sont venus et ont tué plusieurs milliers de gens, mon propre père y échappant de peu. Sinon je n’aurais pas été là pour vous en parler… », s’enflamme-t-il. « Mais mon oncle, lui, il a été arrêté et on ne l’a plus jamais revu… »

Lee Hsien Loong, à la différence de son père, n’a pas été modelé par la Seconde Guerre mondiale et il sait qu’à ère nouvelle, style nouveau. « Mon père avait l’habitude de dire : “Regarde de Gaulle. Il ne rompait le silence qu’après une longue période et tout le monde l’écoutait. Le reste du temps, il se taisait.” Mais ça, c’était à l’époque et nous vivons aujourd’hui dans un monde différent. »

Alors qu’arrive notre plat principal (un flétan à la crème au basilic, que LHL touchera à peine), je lui demande ce qu’un petit pays comme -Singapour pense de l’Ukraine. S’il défend les traités garantissant l’intégrité territoriale d’un pays, M. Lee pense néanmoins que certains en Occident « n’ont pas pesé toutes les conséquences » d’une aide aux révolu-tionnaires de Maïdan.
Et si par malheur « les choses  tournent mal, serez-vous encore là ? » Répondant à sa propre question, il lâche : « Non, car vous aurez beaucoup d’autres intérêts à protéger. »

Voici qu’arrive le dessert. Je regarde avec envie celui de mon hôte, qui aurait normalement dû être une crème brûlée à la pistache. Il s’avère qu’il s’est fait servir un simple bol de fraises et de framboises. Mais il n’y touche guère et je refrène l’envie de lui en chiper une ou deux.
Ce qui serait grossier, particulièrement aux yeux d’un Singapourien dont le gouvernement n’a cessé d’inculquer les bonnes manières à ses citoyens.

Singapour est effectivement connu depuis des années pour ses campagnes publiques exhortant la population à – entre autres – ne pas avoir les cheveux trop longs, ne pas pousser en entrant dans le métro ou ne pas se servir des plâtrées dans les buffets. Lee Hsien Loong n’est-il pas lui-même le parrain du Mouvement pour la gentillesse dans son pays ?

Une telle sollicitude relance inévitablement les sempiternelles questions sur ce qualificatif d’« État-nounou » qu’on accorde à Singapour. Son Premier ministre ne s’en offusque pas. « Quand les gens disent qu’ils ne veulent pas d’un État-nounou, ils sont un peu ambivalents », observe-t-il. « D’un côté, ils veulent faire ce que bon leur semble, sans entraves. De l’autre, quand ça va mal, ils veulent qu’on vienne les aider. »

Le déjeuner touche à sa fin. M. Lee commande un thé et j’opte pour un double expresso. Notre conversation se poursuit sur le rôle de Singapour comme place financière. Occuper un tel rôle peut vous apporter beaucoup de richesse, mais être aussi source d’une grande instabilité, estime-t-il. « Un jour, nous aurons une autre crise financière. C’est dans la nature du système capitaliste. On espère juste avoir mis en place assez de coupe-feu. Ça, c’est gérable, mais c’est en réalité très difficile à faire. »

Mais assez parlé de crise. Le déjeuner touche à sa fin et LHL est attendu de l’autre côté de la capitale britannique. J’en profite pour lui poser une dernière question, sur la disparition des moments privés dans un agenda public chargé. Barack Obama ne s’est-il pas plaint de ne plus pouvoir flâner dans une librairie ?
« Je ne suis pas à la place d’Obama. Moi, je vais dans les librairies. Comme les gens vous connaissent, ils viennent vous saluer et prennent des selfies avec vous. En même temps, s’ils faisaient semblant de ne pas vous reconnaître, vous seriez vexé ! »

Il est temps de nous quitter afin que M. Lee aille participer aux festivités du Singapore Day et y rencontrer les expatriés. L’occasion sans doute de serrer beaucoup de mains et peut-être de se prêter à quelques selfies…

© La Revue et Financial Times

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