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Jusqu’où ira la surenchère sur l’islam ?

Jusqu’où ira la surenchère sur l’islam ?

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Conflit sunnites-chiites, « printemps arabes » avortés, jihadisme… rien ne semble pouvoir enrayer le cycle de la violence dans un Moyen-Orient en ébullition. Pour l’islamologue tunisien Abdelmajid Charfi, les racines du mal sont profondes et seront difficiles à extirper. 

 

Dans un article intitulé « L’ordre sanglant », publié le 17 avril 1912 par le journal L’Humanité qu’il avait fondé, Jean Jaurès, dont la France célèbre cette année le centième anniversaire de l’assassinat, écrivait avec une clairvoyance remarquable : « Qui aura le droit de s’indigner […] si les violences auxquelles se livre l’Europe en Afrique achèvent d’exaspérer la fibre blessée des musulmans, si l’islam répond un jour par un fanatisme et une vaste révolte à l’universelle agression ? »
Ajoutons les États-Unis d’Amérique à l’Europe, et le Moyen-Orient à l’Afrique, nous sommes aujourd’hui en présence de la situation prévue par Jaurès : la fibre blessée des musulmans est bel et bien exaspérée, et la réponse à l’universelle agression est un fanatisme à peine croyable et une vaste révolte qui se manifeste dans toute la région.

 Si la révolte semble à première vue fratricide et non dirigée contre l’ennemi extérieur, ce n’est probablement qu’une courte vue ou une illusion d’optique. Dans l’analyse des jihadistes, il est impossible de s’attaquer à l’ennemi extérieur dans le cadre des entités étatiques artificielles établies par le colonisateur. Il faut donc commencer par les détruire pour les remplacer par un gouvernement unitaire, seul en mesure de relever les défis qu’affronte la communauté musulmane dans son ensemble.

Cette vision simpliste attire pourtant de plus en plus de jeunes, candidats au martyre, si tel est à leurs yeux le prix de la réussite de ce combat qui les délivre du sentiment d’humiliation ressenti au quotidien, et leur assure des raisons de vivre et de mourir, alors que les politiques menées jusqu’ici par les États-nations arabes, constitués en majorité après la dissolution de l’Empire ottoman décidée par les Européens, ont démontré leur incapacité de leur fournir des horizons enthousiasmants, aussi bien sur le plan individuel que collectif.

Frustrations et inégalités

Comprendre cet état d’esprit très répandu chez la jeunesse arabe, particulièrement au sein des catégories sociales défavorisées, constitue certainement le premier pas vers la résolution des problèmes psychologiques et matériels que vit cette génération désemparée. Mais il est à tous égards insuffisant s’il n’est pas suivi par des décisions courageuses prises simultanément par les pouvoirs arabes établis et par ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale, tant les répercussions de la situation actuelle sont préjudiciables à la paix dans le monde. Il est bien sûr impossible d’entrer dans le détail de ces décisions. Pourtant, quelques-unes méritent une attention particulière.

Le monde arabe est la région du monde où existe la plus grande disparité de revenus. Une distance abyssale sépare la minorité des nantis qui accaparent la manne pétrolière de la majorité des démunis vivant dans les pays qui ne disposent pas de cette richesse naturelle, ou même à l’intérieur des pays pétroliers. Ce qui crée forcément des frustrations, que les aventuriers de tous bords ne manquent pas d’exploiter. Procéder à une redistribution des richesses devient ainsi une priorité absolue, dans la mesure où aucun régime n’est à l’abri des turbulences actuelles.

Sortir du cycle de la violence

Cette région est, d’un autre côté, celle où les droits humains, et notamment ceux des femmes, sont bafoués au nom de la religion et/ou de la tradition et de la spécificité : point de liberté de conscience, d’expression, d’organisation, de circulation à travers des frontières artificielles étanches, point d’égalité entre les citoyens, traités comme des sujets obligés d’obéir, justice aux ordres, presse muselée ou détenue par les puissances de l’argent et de l’idéologie la plus rétrograde, démocratie bannie, etc. Par conséquent, les graines de la violence et de la contre-violence sont semées partout et ne peuvent qu’engendrer le cycle infernal de l’oppression et de la révolte. Imposer le respect des droits humains universels et dénoncer, sans exception aucune, ceux qui les outrepassent ne souffre plus d’attente. C’est une urgence.

L’état du savoir dans les sociétés arabes est lamentable. Non seulement l’analphabétisme touche une grande partie de la population, en particulier les femmes, mais les systèmes d’éducation sont sclérosés et distillent des mythifications du passé et des informations à mille lieues de la connaissance scientifique dans tous les domaines. D’où le règne de l’illettrisme et de l’inculture, le nombre ridicule des nouveaux titres imprimés, le faible niveau de la lecture, l’inadéquation entre l’enseignement et le marché du travail, la quasi-absence de la recherche, avec au bout du chemin des jeunes qui sont une proie facile pour les hérauts des millénarismes et des utopies les plus folles. Inverser la tendance en établissant une refonte radicale des systèmes éducationnels requiert une volonté politique sans faille et de longue haleine.

Le problème israélien

S’ajoute à ces graves problèmes internes – et il y en a beaucoup d’autres – l’incrustation au cœur de la région de l’« entité sioniste » qui a vu des Polonais, des Lituaniens, des Russes, des Ukrainiens et des citoyens de plusieurs autres pays revendiquer au nom de mythes religieux illégitimes la terre de Palestine qui n’appartient légitimement qu’à ses habitants musulmans, chrétiens et juifs. L’injustice ainsi infligée aux Palestiniens par la création de l’État d’Israël, en réparation des exactions subies par les juifs européens du fait de la barbarie nazie, ne fait qu’alimenter la haine pour un Occident responsable de cette tragédie.

Cependant, ce n’est pas uniquement l’existence de cette entité qui pose un problème, mais sa politique, soutenue de manière inconditionnelle par les États-Unis et l’ensemble de l’Occident, consistant à attiser les conflits entre les communautés religieuses et ethniques (sunnites, chiites, alaouites, druzes, kurdes, coptes, etc.) qui ont vécu en harmonie pendant des siècles. En effet, le sionisme estime qu’il n’a d’avenir que dans le cadre d’une région formée d’entités confessionnelles qui lui ressemblent. C’est à ce prix que la discrimination sur une base religieuse ou ethnique dont il est porteur est susceptible d’être banalisée. Les grandes puissances, les États limitrophes, les multinationales, les marchands d’armes et tous les cupides rapaces qui ont des intérêts stratégiques et économiques à défendre dans la région, vont-ils continuer à soutenir ce projet, délibérément ou par aveuglement ? L’une des clés principales de la solution à la gabegie actuelle, aux drames et aux souffrances de dizaines de millions d’êtres humains, réside incontestablement dans leur attitude.

Nécessaire aggiornamento

Les principaux problèmes étant identifiés, il est clair qu’ils sont essentiellement de nature politique et économique. Mais ils ne sont pas perçus comme tels, ni par l’opinion publique internationale, ni – plus grave encore – par les intéressés eux-mêmes. Leur véritable nature est occultée. Ils apparaissent sous le jour de conflits à caractère religieux d’un autre âge, qui n’ont guère de chances d’attirer la sympathie de nos contemporains.

Il y a naturellement plusieurs raisons à cela, mais deux d’entre elles sont plus déterminantes que les autres. La première est que l’islam a joué, à son corps défendant, le rôle de rempart face aux menées impérialistes de destruction systématique de l’identité des populations colonisées dans le but d’asseoir leur domination.

La seconde est que la pensée islamique héritée des siècles de décadence de la civilisation islamique n’a connu que très partiellement l’aggiornamento qui lui aurait permis de s’adapter aux nouvelles conditions imposées par ce qu’on appelle par commodité la modernité, et qui englobe les valeurs et les modes de pensée, de production et d’organisation des sociétés, depuis le siècle des Lumières et la révolution industrielle.

Le paravent religieux

Les sociétés prémodernes avaient besoin de légitimer leurs institutions sociales par la religion, qui justifiait du coup l’injustice et le mal inhérents à la vie en société, tout en fournissant – et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes – les ressorts nécessaires à la réduction de leurs effets négatifs. Or la modernité est venue ôter le masque religieux qui couvrait ces institutions pour les faire apparaître telles qu’elles sont en réalité, c’est-à-dire humaines, historiques et donc relatives. Les Occidentaux n’ont intériorisé ce nouveau statut des institutions que progressivement et dans la douleur. Les Arabo-musulmans sont en train de vivre sur un mode tragique les difficultés d’admettre l’inéluctable : que le rôle de la religion n’est pas de faire la loi.

En outre, aussi longtemps que la religion est instrumentalisée par les pouvoirs établis et par les oppositions, dans les luttes sociales et politiques, la porte est grande ouverte pour la surenchère, chaque partie revendiquant sa fidélité à l’islam, à ses textes et à la pratique qu’il exige, et trouvant toujours une autre partie qui lui dénie ce privilège et entend s’y conformer mieux que les autres et imposer sa vision, y compris par la violence d’un jihad anachronique.

La spirale infernale de l’exclusion et de l’intolérance, d’une part, et du cynisme des puissants, d’autre part, une fois déclenchée ne peut arriver à sa fin que lorsqu’est brisée la logique qui l’a fait naître. Malheureusement, il ne semble pas, pour le moment, que les esprits soient mûrs, dans le monde arabe et ailleurs, pour dépasser cette logique. Raison de plus pour préserver et consolider les quelques îlots de rationalisme et de valeurs humanistes qui ont su y échapper partiellement, principalement au Maghreb.

Tout en évitant de tomber dans le culturalisme béat et de négliger les autres dimensions d’une réalité complexe à l’envi, il n’est pas exagéré d’affirmer que le combat à mener en face de cette surenchère est en l’occurrence éminemment culturel et que tous les autres aspects en dépendent. La riposte militaire adéquate est inéluctable pour ramener à la raison les fous de Dieu, mais elle n’est point suffisante, car d’autres groupes défendant des utopies similaires surgiront tôt ou tard si la solution militaire, forcément limitée dans le temps, ou exclusivement sécuritaire, n’est pas suivie de mesures de nature à extirper autant que faire se peut les racines du mal aussi bien endogènes qu’exogènes.

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