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Islam - Les dérives du discours

Islam - Les dérives du discours

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Quand on compare la liste des interdits à caractère religieux des débuts de l’histoire de ­l’islam avec l’énumération des contraintes de l’époque contemporaine, on est frappé par ­l’allongement incessant de ces dernières.

Les premières générations de musulmans ne se souciaient guère de savoir si leurs actes étaient ou non conformes à des prescriptions religieuses intangibles. Les versets ­coraniques qui réglaient certaines situations à l’époque de la Révélation – et que l’on a considérés par la suite comme ­applicables en tout temps et tout lieu – ne valaient pas encore comme norme ­absolue. Encore moins les actes et les dits du ­Prophète (hadiths), qui sont constitués ­seulement bien plus tard en tant que tradition. Ces prescriptions étaient en outre en nombre limité et correspondaient en partie aux dix commandements de la ­Bible, lesquels ­rejoignaient les règles ­élémentaires et les conditions minimales de toute vie ­sociale harmonieuse : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d’adultère, aimer son ­prochain, ne pas mentir, honorer ses parents, etc. 

Divers témoignages confirment cette ­situation pendant les deux premiers siècles. Malik ibn Anas (716-795), dont une des ­quatre écoles « orthodoxes » de jurisprudence (­madhhab) porte le nom (malékisme), ­rapporte que tous les savants qu’il avait eu ­l’occasion de connaître refusaient de trancher par un ­catégorique « tel acte est licite (halal) et tel autre est illicite (haram) ». Ils disaient plutôt : « ­J’approuve ceci et désapprouve cela. » Or, c’est justement la part de plus en plus ­grande de l’illicite qui ­devint l’arme préférée des clercs dans leur ­tentative de conditionner l’esprit des ­musulmans. Ceux-ci ont fini par intérioriser le complexe de culpabilité qui les met à la merci de ces gestionnaires du ­sacré, et les ­empêche d’être libres et créatifs. 

Le raidissement des positions des fuqaha (spécialistes du fiqh, le « droit ») s’effectua ­graduellement, consacrant leur mainmise sur le corps social jusqu’à étouffer tout esprit ­d’initiative et toute réflexion personnelle. La logique des ­actes humains, au lieu d’être sous-tendue par les intérêts de l’individu et de la communauté, devint uniquement ­tributaire de l’opposition licite-illicite. ­Malgré tout, ­chaque école juridique avait une logique ­interne dans les prescriptions qu’elle établissait. Le discours religieux n’était point chaotique. Les avis autorisés (fatwa) comme les sentences des juges ­religieux étaient ainsi balisés de manière plus ou moins ­rigoureuse.

 

Une position de résistance

C’est l’apparition au XIXe siècle dans les pays musulmans du droit positif (par ­opposition au droit religieux) qui fut ­principalement à ­l’origine de deux phénomènes complémentaires : d’une part, les ­nombreuses tentatives, par ailleurs infructueuses, de rapprochement entre écoles ­juridiques, et, d’autre part, la résistance ­manifestée par les clercs (et ceux qui ­subissaient leur influence) au ­processus de sécularisation qui touchait de plus en plus de domaines ­d’activité, autrefois régis par les lois religieuses ou prétendues telles.

 ­Cependant, au lieu de concerner uniquement les aspects traités par la jurisprudence conventionnelle, le discours sur l’islam se mit à courir derrière les innovations ­innombrables de la civilisation moderne et contemporaine afin de leur ­trouver un statut juridique calqué sur les ­enseignements ­traditionnels. On ne fit concrètement que sacraliser en couvrant d’un voile religieux des dispositions purement temporelles ­appelées évidemment à évoluer. Cela touche aujourd’hui des domaines d’activité ­aussi ­divers et variés que les statuts des ­sociétés commerciales, le clonage, les ­pratiques boursières, etc.

Inutile d’insister davantage à ce propos sur ­l’inadéquation flagrante entre les ­solutions du passé et les conditions de vie de notre ­époque. Le procès de ­cette démarche qui consiste à vouloir faire plier la réalité aux textes et à appliquer ­scrupuleusement ces ­solutions sans tenir compte de leur contexte ­historique a été fait maintes fois par les esprits les plus lucides à l’intérieur comme à l’extérieur de la ­sphère ­islamique. 

Il n’en demeure pas moins que cette ­attitude est encore ­présente dans le ­discours à la fois islamique et sur l’islam. Si, dans le cadre de l’islam, ­l’idéologie est plus ­présente que la spiritualité et la ­véritable ­connaissance, le discours ­récurrent de tant de soi-disant ­spécialistes de l’islam, dont ­l’essentialisme ne laisse aucune place à ­l’évolution des ­sociétés ­musulmanes et des valeurs ­traditionnelles, patriarcales et ­discriminatoires, témoigne de cette ­tendance lourde dans les médias ­occidentaux.

Le système des « sciences islamiques » d’antan, où il y avait une complémentarité parfaite entre les domaines de l’étude, de la spéculation et de l’application, a totalement volé en éclats. La ­production musulmane ­contemporaine, si tant est qu’on puisse ­parler véritablement de production, reflet d’une réflexion ­rigoureuse, et non d’une forme de ­ronronnement d’une pauvreté ­intellectuelle affligeante, va dans tous les sens. Les chaînes traditionnelles de ­transmission du ­savoir ont été ­rompues. À la ­bourgeoisie citadine, dont certaines ­familles monopolisaient les chaires ­d’enseignement religieux, a succédé une ­nouvelle élite ­d’origine rurale et paysanne avec une ­relation avec l’écrit plus ­récente, et donc ­forcément plus ­superficielle. 

 

Déclin de la recherche

Plus grave, à ­notre sens, est la baisse du niveau des études académiques sur l’islam. Il est rare aujourd’hui de ­trouver dans les ­universités en Occident les équivalents du Hongrois Ignaz Goldziher (1850-1921), de l’Allemand Theodor Nöldeke (1836-1930) ou du ­Français Louis Massignon (1883-1962), pour ne citer que des savants ­universellement ­reconnus. Les ­travaux de recherche menés dans le cadre de ces ­universités ne se plient plus à la ­rigueur scientifique qui ­devrait pourtant être la ­règle. Nous en avons la preuve, prise ­presque au hasard, dans la tribune publiée ­récemment par un grand quotidien ­français , sous la plume d’une doctorante à ­l’université de Paris I-­Panthéon-Sorbonne, Saida Ounissi. On y lit notamment, en réponse à Tareq Oubrou, le célèbre imam de ­Bordeaux : « La question du voile est traitée dans un ensemble de versets ­coraniques où les ­femmes sont exhortées à porter le voile. » Or, on a beau lire et relire le Coran, on ne retrouve pas cet ensemble de versets où « l’énonciation est limpide », selon les ­termes de l’auteur de cette ­tribune. Pire, cette ­exhortation n’y ­figure point . 

 

Laxisme et fantasmes

De pareils écarts par rapport à l’éthique de base de la recherche n’étaient ­certainement pas envisageables au niveau des doctorants il y a seulement quelques décennies. Ils sont devenus trop nombreux, émanant aussi bien des adeptes de l’islam que des non-musulmans, ­sympathisants ou adversaires. 

On peut comprendre que les non-­arabophones se trompent souvent à cause ­d’obstacles linguistiques et culturels ­difficiles à surmonter, et ­utilisent – de bonne ou de mauvaise foi, peu importe au fond – des ­raccourcis qui aboutissent souvent à des déformations. Mais, ­concernant les ­musulmans du monde arabe, le phénomène est nettement plus inquiétant. Sans ­parler de la ­littérature islamiste qui envahit ­désormais les ­librairies et les ­kiosques de ­journaux, nous sommes malheureusement en mesure d’aligner des dizaines de ­mémoires et de thèses de ­doctorat soutenus et publiés dans des pays de culture islamique qui font fi des critères scientifiques les plus ­élémentaires et des moindres exigences d’honnêteté.

Ces nombreuses libertés qu’on se permet de prendre par rapport à la vérité, et qui ne se ­manifestent pas ­exclusivement dans les ­discours ­apologétiques ou polémiques, sont révélatrices d’une ­paresse intellectuelle ­assez ­répandue, d’un certain laxisme ­universitaire que l’on observe ­également dans d’autres ­domaines, et de quelque ­relativisme stérile bien présent de nos jours, et en vertu ­desquels on ­s’interdit de ­départager ­clairement le vrai du faux. 

Plus ­généralement, lorsque le discours sur l’islam s’écarte des normes ­scientifiques admises pour se fourvoyer dans les ­méandres de l’idéologie et ainsi devenir ­l’expression de ­différents fantasmes, ­identitaires en ­particulier, ­favorables ou ­défavorables, c’est ­indéniablement le ­signe de ­dérives ­intolérables que tout ­individu conscient de ces ­dangers est en devoir de ­combattre. 

Une extrême ­vigilance vis-à-vis de ces ­nombreux égarements ­s’impose, car il y va tout ­simplement de la paix ­entre les ­communautés et les ­nations. 

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