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Juifs en terre d'islam : enfer ou âge d'or ?

Juifs en terre d'islam : enfer ou âge d'or ?

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Réfugiés yéménites évacués en direction d'Israël lors de l'opération Tapis Volant (1949-50)

Étant donné les lacunes de la recherche dans ce domaine, la publication de l’imposant ouvrage de l’historien Georges Bensoussan "Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975" est un événement attendu avec impatience par les nombreux juifs originaires de ces pays.

Tunisienne de naissance et juive, mais aussi chercheuse impliquée ­depuis quelques années dans un travail de recherche sur la mémoire familiale en relation avec l’histoire­ de Tunisie, j’ai écouté Georges Bensoussan­ présenter son travail. Reconnaissant peu la réalité de mon histoire ni de celle des juifs de Tunisie, j’ai réagi vivement à l’exposé de certaines de ses thèses.

Reconnaissons certains mérites à l’auteur. Le premier est de s’être plongé dans la somme impressionnante d’archives, dont celles de l’Alliance israélite universelle, peu explorées par les historiens, les archives sionistes de Jérusalem des xixe et xxe siècles et les Archives diplomatiques françaises. Le second est d’avoir souhaité rompre avec une histoire des communautés juives trop souvent centrée sur ses élites sociales, laissant dans l’ombre les classes moyennes, mais aussi les pauvres et les indigents... Georges Bensoussan (né au Maroc d’une ­famille qui n’appartient pas aux élites sociales) se réclame du sociologue Pierre Bourdieu, et questionne la notion de «communauté». Il lui préfère celle de «société», parce que ces «communautés» ne sont pas ­homogènes, qu’elles sont traversées par des conflits de classe, des rapports de domination et des rapports différenciés à la langue et à la culture arabe ou française, à la ­religion et à la tradition. Tout comme le sont les sociétés musulmanes (ce que l’auteur oublie de considérer).

Enfin, Georges Bensoussan ­répète à plusieurs reprises qu’il veut déconstruire un double mythe: celui d’un «âge d’or», version «enchantée» de la vie juive en pays arabes, et celui d’un «enfer» proche de celui qu’auraient connu les juifs en ­Europe centrale, version lacrymale de cette même histoire. Toutes les deux sont des visions idéologiques de cette histoire, des formes d’«usages politiques du passé». La première, construite par le regard occidental au XIXe siècle, est reprise aujourd’hui par la cause arabe pour expliquer qu’Arabes et juifs ont toujours vécu en bonne entente jusqu’à la création de l’État d’Israël. La ­seconde est ­défendue par ceux qui, en Israël, ont intérêt à mettre en avant un «antisémitisme» fondamental et atavique des peuples arabes.

Georges Bensoussan prétend se tenir à distance de ces deux versions de l’histoire. Selon lui, la vie des juifs en pays arabes a été un «mélange de mépris et de convivialité». Mais de chapitre en chapitre le livre ne tient pas ses promesses, les positionnements de départ laissant la place à des analyses et à des conclusions caractérisées par la généralisation et la globalisation de la situation juive où le mépris, l’humiliation et le refus par les Arabes de leur émancipation dominent. Le contexte historique des sociétés dans lesquelles les juifs évoluent, agissent en tant qu’acteurs et ne font pas que subir en tant que victimes est peu pris en compte. Cette lacune est criante pour la période coloniale.

Le lecteur se perd parfois dans les pages vouées aux ­descriptions ­accablantes de la situation des juifs en proie à l’oppression, à l’humi­liation­ mais aussi à l’arbitraire­ et à la violence. Il est également ­dérouté par les contradictions de l’auteur qui procède à cer­taines­ analyses ­pertinentes à un ­endroit et les ­infirme quelques ­pages plus loin.

Deux thèses fondamentales structurent ce travail: la première est qu’«en dépit des dissemblances, divergences et particularités, le monde­ arabo-musulman constitue une unité de civilisation». De cette thèse, Georges Bensoussan en ­déduit une autre: au sein de ce monde, «la place des communautés juives a connu un sort globalement ­semblable, compte tenu des ­évolutions singulières de chacune des grandes zones géographiques et des communautés». Ainsi, du Yémen au Maroc, de l’Algérie à la Tunisie et à la Libye en passant par l’Égypte, sans oublier la Syrie et l’Irak, pour comprendre «la fin du monde juif en terre arabe» (objet de sa recherche), «qui ne se lit pas à la seule aune du conflit israélo-palestinien, c’est au milieu du xixe siècle qu’il faut remonter pour repérer les éléments de la faille, au moment où la modernité occidentale aborde timidement encore les rivages de l’Orient arabe, époque où la modernité juive, née dans le sillage de la Haskala (les Lumières juives) et de la colonisation, va séparer les juifs de leur environnement, tandis que, parallèlement, l’évolution du nationalisme arabe va pousser au divorce».

Donc, trois facteurs expliqueraient ce divorce: le premier serait le processus de modernisation et d’occidentalisation né des «Lumières» de l’Europe et qui aurait gagné les communautés juives d’Orient et du Maghreb, cela avant tout grâce à l’œuvre d’instruction et d’éducation française de l’Alliance israélite universelle, qui fonde sa première école au Maroc en 1862. 

Deuxième facteur: la colonisation, cette entreprise de domination et de brutalisation parfois extrême des peuples indigènes, arabes, aurait «libéré les juifs» de l’oppression et de la soumission subie par eux dans ces pays du fait de leur statut de dhimmi. 

Ce statut de protection et de ­discrimination fut instauré dès les premiers siècles de l’Islam et ­réservé aux minorités non musulmanes, chrétienne et juive, en raison de leur appartenance aux «peuples du ­Livre». Aboli dans la ­seconde partie du xixe siècle, d’abord sous l’influ­ence des réformes de modernisation initiées dans l’Empire ottoman, il aurait ouvert, selon notre historien, une pratique de soumission et ­d’humiliation qui n’a cessé qu’à l’ère de la colonisation, sans pour autant en finir avec l’oppression, parce qu’elle a «imprégné les mentalités bien au delà de son abolition au ­milieu du xixe siècle».

Les luttes des peuples arabes, au Maghreb ou au Moyen-Orient, contre l’emprise coloniale et pour leur indépendance, à l’origine du développement du nationalisme arabe, ont creusé le fossé de séparation des communautés juives et musulmanes d’autant plus que ce nationalisme arabe aurait eu partie liée avec le nazisme à partir des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, la création de l’État d’Israël en 1948 et le conflit israélo-palestinien qui s’en est suivi ne constitueraient que le facteur aggravant, bien que ce soit, pour l’essentiel, à partir des années 1950 et jusqu’aux années 1970 que ces pays arabes se sont vidés de leurs populations juives.

Si l’on suit Georges Bensoussan, la violence de la haine des pays arabes à l’égard de l’État sioniste ne ­serait que la continuité de cette «rage ­d’humilier», car, soutient-il, «ce qui rend fous les pays arabes, c’est que les juifs se soient entièrement émancipés, et qu’ils aient créé un État, forme s­uprême de l’émancipation1».

 

Substrat inconscient

Ainsi, la boucle est bouclée, et on voit se dessiner une certaine perspective linéaire dans cette histoire des juifs en pays arabes, depuis leur soumission au statut de dhimmi au viie siècle jusqu’à leur départ dans la seconde moitié du XXe siècle.­ Cela, en raison de «la mentalité arabe», «ce substrat inconscient», «cette économie psychique arabo-­musulmane» faite de servitude et de domination à l’égard des non-Arabes et des non-musulmans aujourd’hui. 

«Les juifs», «les Arabes», «la mentalité arabe», «l’opinion arabe», «l’économie psychique arabo-musulmane». On est frappé, à la lecture du livre, par l’emploi régulier de ces catégories générales pour désigner ces sociétés­ présentées comme étant différenciées, traversées par des contradictions et des oppositions. On est plus proche d’une psychologie collective que d’une histoire culturelle, à laquelle notre historien déclare se référer, mais qui pose ici tout le ­problème de son rapport à une histoire sociale.

Les sources utilisées par l’auteur sont aussi un des points problématiques de cette recherche. Si Georges Bensoussan reconnaît que l’archive, ce matériau fondamental du travail de l’historien, ne peut être pris comme vérité absolue, qu’il n’est qu’un regard partiel de la réalité, il ne fait pas l’effort de consulter les archives des pays arabes. Il se contente des archives juives, françaises et israéliennes, marquées par la période coloniale durant ­laquelle elles ont été constituées. Les archives de l’Alliance, institution juive et française, n’échappent pas à ce caractère. Si elle a permis l’accès à l’instruction et à l’éducation à de nombreux enfants juifs, l’Alliance a été en même temps «une puissante fabrique d’acculturation, d’occidentalisation, en rupture radicale avec la tradition indigène».

Prétextant que les archives des pays arabes sont «le plus souvent  fermées» et «peu traduites dans une langue occidentale», notre historien nous prive du regard de l’autre sur la question. Regard indispensable, si on veut reconnaître cet autre. Certes, les archives nationales des pays arabes n’existent pas toujours ou ne sont pas partout d’un accès facile. Cependant, il est des pays où elles sont ouvertes. C’est le cas notamment de la Tunisie. Mais Georges Bensoussan n’a pas retenu ce terrain parmi ceux sélectionnés pour sa recherche. On ne peut manquer de s’interroger sur les raisons de ce choix.

De la même manière, il invite les historiens des pays arabes à se ­pencher sur leur histoire et sur celle des juifs dans leur pays, mais il méconnaît les travaux récents d’historiens du Maghreb, et s’il cite l’un d’entre eux, Mohamed ­Kenbib, marocain, pour ses recherches consacrées aux rapports entre juifs et musulmans au Maroc aux XIXe et XXe siècles, il n’hésite pas à le comparer à Pierre Gaxotte, historien contre-révolutionnaire de la Révolution française.

Enfin, il ignore les colloques qui se sont tenus ces dernières années, que ce soit en France et au ­Maghreb, consacrés à la mémoire et à l’histoire des juifs du Maghreb, et ont réuni des chercheurs juifs, européens et israéliens et des chercheurs maghrébins. L’existence de ces moments témoigne d’une volonté d’échanger les points de vue et de s’acheminer vers une écriture de l’histoire plus apaisée et qui prenne en compte les mémoires dans leur pluralité.

 

Douleur mal assumée

Pour terminer, Georges Bensoussan affirme vouloir distinguer mémoire et histoire. Il se méfie de la mémoire, parce qu’elle est subjective, sélective et idéalisante. Or comment ne pas lire la dernière page de son livre dédiée à sa mère, dont il revoit l’image, un jour de septembre, à Paris, sinon comme une échappée de cette subjectivité? «Lui revenaient toutes les douleurs du monde, les pertes et les absences devenues disparitions. Les amandiers de Tlemcen, la mer aperçue par les hautes collines…» «C’est de ce matin-là, où j’ai lu l’amertume de l’exil, qu’a commencé ma vie d’homme.» Cette «douleur» et cette «amertume» mal assumées ne seraient-elles pas présentes dans ce que nous ­ressentons dans ce livre comme un excès de passion?

En ce qui nous concerne, nous pensons qu’il faut assumer cette part de subjectivité présente dans tout travail en sciences sociales (y compris d’ordre historique), qu’il faut travailler l’histoire des juifs en pays arabes, objet de tant de passions, dans un va-et-vient entre mémoire et histoire, entre prise en compte de la parole des acteurs dans leur diversité et les archives provenant des différents horizons concernés.

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