Le propre de l'homme

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L’homme n’est-il qu’un singe, mais en plus savant ? Quel que soit l’écart entre les deux espèces, il est intéressant d’imaginer comment et pourquoi la branche humaine s’est démarquée de celle de ses cousins.

En quoi l’être humain se distingue-t-il dans le genre animal ? En tout, diront les croyants (Dieu a fait l’homme à son image, selon la Bible). En rien, répondront les autres, surtout s’ils s’appellent Henry Gee  ou Marc Bekoff.

Pour le premier, paléontologue et rédacteur à la revue Nature, même la théorie évolutionniste a embelli l’histoire de l’humanité : le schéma de l’homme émergeant du singe, grandissant à chaque pas jusqu’à atteindre notre taille, est faussé. La réalité, remarque-t-il, est bien différente : encore récemment (il y a 50 000 ans) vivaient sur terre plusieurs espèces d’humains. Certains, comme les Néandertaliens, avaient un cerveau au moins aussi gros que le nôtre, tandis que d’autres, comme les hommes de Florès (Homo floresiensis), très petits, découverts dans l’île indonésienne de Florès, étaient plus semblables aux singes. 

Dans un tel monde, Homo sapiens était un être beaucoup moins exceptionnel et le lien étroit qui nous rattachait aux autres espèces bien plus manifeste. Certains de ces humains ont disparu dans des catastrophes naturelles – une éruption volcanique dans le cas des hommes de Florès – quand d’autres ont sans doute été exterminés par Homo sapiens. Si notre branche ressort, ce serait donc uniquement parce que nous avons éliminé les autres…

 

Rats altruistes

Selon Marc Bekoff, qui étudie les comportements animaux, ce qui nous distingue, c’est que « nous sommes les seuls animaux qui cuisons la nourriture, et qu’aucune autre espèce n’est aussi nuisible pour elle-même et les autres espèces ». Pendant trop longtemps, écrit-il, nous avons prétendu être les seuls capables de raison, d’émotions, de conscience et de morale. Mais nous partageons une histoire évolutionnaire et une biologie de base avec d’autres animaux, en particulier avec les mammifères. « Si certains mammifères ont connu une évolution, on peut donc s’attendre à ce que la plupart d’entre eux, voire tous, l’aient connue aussi. » Il serait proprement antiscientifique d’imaginer qu’une branche sur l’arbre de la vie n’ait rien à voir avec les autres branches autour d’elle. Comme Gee, Bekoff cite l’exemple de rats altruistes, de corbeaux fabriquant des outils et démontre que les abeilles ressentent des émotions. Il évoque même la possibilité d’une spiritualité animale : des chimpanzés ont été observés en train de participer à une « danse de la cascade », durant laquelle ils se tenaient droits au bord de l’eau, oscillant en rythme d’un pied sur l’autre et martelant le sol pendant près d’un quart d’heure. 

 

Pareil mais en mieux

La théorie essentielle de Bekoff – le fait que nous n’avons pas l’exclusivité de la pensée complexe – est aujourd’hui beaucoup moins controversée qu’il y a seulement quelques décennies. Même les chercheurs qui la traitent de romantique s’accordent à dire que, s’il y a des différences entre les branches, ce sont des différences de degrés. Nous ne sommes pas la seule espèce douée de langage, mais le nôtre est tout simplement plus développé que celui des autres. 

Prenons par exemple la capacité à se projeter dans le futur, compétence pour laquelle les singes sont peu doués. Un groupe de singes capucins que l’on nourrissait de biscuits un jour sur deux, une fois rassasiés jetaient invariablement hors de leur cage ceux dont il ne voulaient plus, pour ensuite tenter désespérément de les récupérer quand ils avaient faim quelques heures plus tard. Les chimpanzés, en revanche, manifestent un certain degré de prévoyance et de self -control en résistant à la tentation de prendre un biscuit placé devant eux, s’ils savent qu’en agissant ainsi ils en recevront beaucoup d’autres. Même si aucun chimpanzé n’a jamais pu se retenir plus de huit minutes ! L’humain, lui, on le sait bien, peut reporter la satisfaction d’un désir pendant des jours, des semaines, voire une vie entière dans l’espoir d’obtenir sa récompense dans l’au-delà. 

Par diverses expériences qu’il a menées avec des chimpanzés et des humains d’âges divers, Michael Tomasello, codirecteur de l’Institut Mark Planck pour l’anthropologie évolutionnaire de Leipzig, tente de déterminer précisément où nos capacités divergent. Dans son dernier ouvrage 4, il se fonde sur ces résultats pour imaginer comment et pourquoi ces différences ont évolué dans le temps. 

De toutes les facultés qui se sont particulièrement développées chez l’homme, il n’en retient qu’une : la coopération. Nos cousins les singes sont très sociables – un trait lié à leur complexité cognitive – mais sont généralement en concurrence au sein de leurs groupes sociaux. À un certain moment de leur évolution, suppute-t-il, les humains primitifs ont été contraints de renoncer à cette rivalité et de travailler ensemble à des objectifs communs – chasser une grosse proie, par exemple. Une telle coopération a contribué alors au développement de facultés telles que la compréhension des autres jusqu’au langage, la culture et la morale. Ces facultés se sont mutuellement renforcées, ce qui expliquerait pourquoi la branche des humains se démarque autant. 

Tomasello cite une étude dans laquelle un adulte et un enfant en bas âge sont engagés dans un effort commun pour obtenir un jouet. Quand l’adulte s’arrête brusquement, l’enfant tente par divers moyens de le réengager dans la quête ; alors que des chimpanzés essaient d’arriver à leurs fins tout seuls. Dans une autre étude, deux enfants de trois ans doivent collaborer pour obtenir une récompense ; quand celle-ci est offerte à l’un d’eux au milieu de l’épreuve, il l’ignore délibérément et continue jusqu’à ce que lui-même et son camarade soient récompensés. Inutile de préciser que les chimpanzés réagissent tout autrement.

 

Homo cooperans?

L’idée que la coopération aurait contribué à l’évolution de notre espèce est cependant controversée. Bekoff lui-même a démontré la capacité d’autres espèces à collaborer. En outre, cette caractéristique est hautement spéculative et ne peut guère laisser de trace dans les fossiles. En cela, la collaboration ne serait pas un trait beaucoup plus pertinent pour expliquer l’évolution humaine que la capacité à marcher sur ses pattes arrière (les oiseaux en font autant) et à posséder un pouce opposable aux autres doigts (de nombreux oiseaux ont des serres opposables). Reste que la théorie de la collaboration est le fruit d’un penseur au sommet de sa carrière et se fonde sur de nombreuses recherches ; en tant que telle, elle vaudra probablement d’explication à la spécificité humaine pour un certain temps.

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