Quand la peste réapparaît...

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On lui attribue 200 millions de victimes au cours de l’histoire de l’humanité. Évocatrice de ravages et de terreur, considérée à tort comme éradiquée depuis longtemps, la mort noire n’a jamais disparu de la planète. Réémergence d’un fléau.


Ikongo, Mandritsara, Soanierana Ivongo, Tsiroanomandidy. Fin 2013, 149 habitants issus de ces quatre districts malgaches ont été infectés par Yersinia pestis, le bacille de la peste. Une année noire pour Madagascar qui n’a jamais réussi à éliminer la maladie depuis 1898, date de sa première apparition sur l’île.

Malgré le développement d’un vaccin dans les années 1920, vite supplanté par les antibiotiques, « le pays a compté plus de 21 000 cas de peste ces cinquante dernières années », rapporte le docteur Christophe Rogier, directeur de l’Institut Pasteur de Madagascar. Avec la République démocratique du Congo, l’île concentre aujourd’hui plus de 90 % des cas recensés dans le monde. Et si, depuis les années 1960, le contrôle de la maladie est assuré par des mesures préventives et curatives, la lutte reste encore difficile.

 

Un mal persistant

Et pour cause. « La peste sera probablement impossible à faire disparaître », explique Élisabeth Carniel, chef de l’unité de recherche Yersinia de l’Institut Pasteur de Paris. Pour éradiquer une maladie, l’homme doit en effet faire partie de son cycle naturel : une vaccination large de la population crée alors un point de rupture et permet d’anéantir le fléau.

Le terrain de chasse du bacille de la peste  est malheureusement autre : ce sont les rongeurs sauvages qui transmettent la maladie d’un animal à l’autre par des puces infectées. Il peut aussi persister plusieurs années dans un terrier et contaminer un nouvel animal longtemps après une première épidémie.
L’homme n’est qu’un incident de parcours, après une piqûre de puce infectée ou après avoir manipulé un animal malade. Il déclare alors la peste bubonique en quelques jours : Yersinia pestis colonise le ganglion le plus proche, qui devient gros, dur, douloureux. La bactérie se répand ensuite dans le reste de l’organisme et provoque une forte fièvre, des douleurs, une agitation, des troubles du comportement… Des antibiotiques rapidement administrés limitent la mortalité à un malade sur dix environ ; sinon, le pourcentage peut atteindre 40 à 70 % en moins de sept jours.

L’autre danger est celui qui transforme la maladie en épidémie. Il se situe au niveau respiratoire : « La bactérie peut atteindre les poumons des malades non traités et donner ce qu’on appelle une peste pulmonaire », explique la spécialiste. Son activité est fulgurante : elle n’offre aucune chance de survie dans les deux à trois jours suivant
le début des symptômes, à moins d’un traitement antibiotique immédiat. Dans le délai, les proches sont facilement infectés par voie aérienne et risquent le même sort.

 

Tueuse hors pair

La peste a bien peu d’égal dans le monde bactérien. Les chercheurs n’ont que des hypothèses pour comprendre comment 80 bactéries seulement suffisent à provoquer la peste et abattre un homme en quelques heures. Probablement son secret se situe-t-il dans sa capacité de camouflage, explique Élisabeth Carniel : « Les études de génétique ont montré que Yersinia pestis dérive d’une autre Yersinia, appelée pseudotuberculosis, qui ne cause que des symptômes digestifs modérés.
Si l’on compare la façon dont les deux types de bactéries se comportent chez l’animal, on voit un début de parcours identique. Mais une fois dans le ganglion, 
le système immunitaire est capable de contrôler Yersinia pseudotuberculosis, alors que Yersinia pestis y échappe totalement. » L’envahissement est rapide, les défenses de l’organisme n’étant pas capables de l’arrêter ni de la repérer.

« Ces études génétiques ont aussi étudié le nombre de mutations génétiques présentées par les différentes souches de Yersinia pestis dans le monde, indique la spécialiste. Elles montrent que la peste est la plus jeune bactérie pathogène du monde, âgée de seulement 2 500 ans. » Jeune mais d’une redoutable efficacité. Au cours de l’histoire, elle a frappé seulement trois fois, mais suffisamment pour marquer les esprits : en 541, la peste de Justinien, en référence au célèbre empereur byzantin, s’étendit par vagues de l’Égypte aux îles britanniques jusqu’en 767. Elle fit près de 100 millions de morts. Elle réapparut en 1348 et faucha 34 millions d’Européens et 16 millions d’Asiatiques en seulement cinq ans, soit 25 % de la population d’alors. 

La dernière pandémie partit de Hongkong en 1894 et, grâce aux échanges maritimes, s’étendit à des secteurs jusqu’alors épargnés comme Madagascar ou l’Amérique.

C’est à cette date qu’Alexandre Yersin isola pour la première fois la bactérie qui a ensuite porté son nom. Une découverte capitale pour une maladie considérée jusqu’alors comme une punition divine. « Une fois identifiés la bactérie et son mode de transmission, les méthodes de prévention, d’isolement des malades, de désinsectisation et de dératisation ont permis de juguler la propagation de la bactérie et de ne plus
subir des pertes spectaculaires », précise Élisabeth Carniel. Le risque de revivre des épidémies d’ampleur internationale est redevenu faible. 

 

Une maladie réémergente

Encore faut-il être réactif : « En 2013, le nombre de cas de peste bubonique à Madagascar a été globalement le même que les autres années, mais certains foyers ont dégénéré en peste pulmonaire parce que les habitants n’ont pas alerté
les services de santé à temps, explique Christophe Rogier. C’est donc avant tout un problème de connaissance et d’information : ces cas ont éclaté dans des villages très isolés, situés à plusieurs jours de marche des villes et où l’information sur la maladie n’arrive pas toujours. Sans compter que le premier réflexe est parfois de se tourner vers un guérisseur plutôt que vers la médecine moderne. Tout cela favorise la diffusion de la maladie. »

 

Une pathologie souvent méconnue 

Dans les pays moins familiers de cette grande faucheuse, la difficulté est de reconnaître les signes d’une maladie rarement côtoyée. C’est la raison pour laquelle la plupart des réapparitions autour du globe se sont traduites par des dizaines ou des centaines de cas : en Inde en 1994, en Zambie en 1996, en Jordanie en 1997, en Algérie en 2003, en Libye en 2009 ou au Kirghizistan en 2013.
« La maladie y circule plus ou moins constamment, mais loin de l’activité humaine. Ce n’est qu’accidentellement que les hommes entrent en contact avec le cycle sauvage. À Madagascar, on a par exemple remarqué que les feux de forêt majorent le nombre de cas de peste parce que les animaux se rapprochent des habitations. » 

En France, aucun cas n’a été déclaré depuis 1945. Comme le reste de l’Europe, elle est protégée par l’absence de la principale puce vectrice (Xenopsylla cheopis) et par celle d’un réservoir animal suffisant. Mais rien ne garantit qu’elle ne renouera pas épisodiquement avec le fléau. L’Ouest des États-Unis, lui, est familier du fait, avec quelques cas de peste bubonique chaque année. Pourquoi ? Les rats, s’ils ont été le premier vecteur animal dans les grandes pandémies historiques, ne sont pas les seuls animaux colportant la bactérie : d’autres rongeurs sont aussi impliqués comme les gerbilles, les écureuils ou les chiens de prairie, ou encore d’autres animaux, plus sporadiquement (pumas, chameaux, chèvres, moutons…).
Au total, 200 types de mammifères et 80 types de puces pourraient porter et transmettre la maladie. Le contact avec ces animaux, vivants ou morts, ou la consommation de leur viande expliquent une partie des 45 000 cas recensés dans le monde depuis 1987, soit 1 500 à 3 000 personnes en moyenne chaque année. 

Mais ce n’est pas tout : « La plupart des pays touchés récemment l’ont été après plusieurs dizaines d’années de silence », raconte Élisabeth Carniel. Les changements climatiques n’y seraient pas étrangers : « L’humidité et la température ont un effet direct sur la propagation du bacille et sur la pullulation des puces porteuses », explique le docteur Florent Sebbane, responsable de l’équipe Peste et Yersinia pestis du Centre  d’infection et d’immunité de l’Institut Pasteur de Lille.
Des chercheurs norvégiens ont estimé qu’une augmentation des températures 
d’un degré au printemps augmenterait le réservoir des rongeurs contaminés de 50 % en Asie. Les données sont suffisantes pour que l’institution américaine Wildlife Conservation Society ait récemment classé la peste comme l’une des douze maladies mortelles aptes à causer des pandémies à cause du changement climatique.

 

Pas de vaccin universel à l’horizon

La recherche reste essentielle mais les moyens alloués sont limités, et même concentrés : seuls trois laboratoires dans le monde possèdent des infrastructures suffisamment sécurisées pour étudier le cycle complet de la peste puce-rongeur-puce. Les progrès sont donc lents. Y a-t-il urgence ?
En tout cas, l’intensification du risque bioterroriste, des échanges commerciaux et du développement du tourisme international préoccupent. Et récemment, des souches de Yersinia pestis résistantes aux antibiotiques connus pour être efficaces ont été identifiées à Madagascar. « Cela pourrait nettement compliquer la prise en charge et gonfler les chiffres de mortalité liée à la maladie en cas d’épidémie », reconnaît Élisabeth Carniel. La recherche de nouveaux antibiotiques fait partie des priorités de la recherche.

Les vaccins, eux, sont mal tolérés et moyennement efficaces ; en l’état, ils ne peuvent être utilisés à large échelle dans les pays les plus endémiques, hormis pour les professionnels soumis à un fort risque d’infection. De nouvelles formulations, sans ces inconvénients, sont développées. « Il y a eu des premiers tests de toxicité chez l’homme, mais pas encore de tests d’efficacité », explique Florent Sebbane. En effet, la peste est une des maladies dont la rareté rend l’efficacité du vaccin difficile à évaluer dans la vraie vie.
Quant à exposer artificiellement une personne vaccinée à la bactérie, ce serait éthiquement inacceptable. Des modèles animaux fiables remplaçant les tests chez l’homme sont donc à l’étude. Et la boucle serait bouclée : l’humanité ayant subi le fléau de la peste par le biais des animaux pourrait en retour en tirer son salut…

 

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