À la lumière de l’évolution

Submit to FacebookSubmit to Google BookmarksSubmit to TwitterSubmit to LinkedIn

Au cours des siècles, comme beaucoup d’espèces, l’être humain s’est adapté à l’environnement afin de favoriser sa reproduction. Deux chercheurs français, Frédéric Thomas et Michel Raymond, décryptent les pathologies de notre temps à travers le prisme de la médecine darwinienne.

Il y a près de deux cents ans, Charles Darwin expliquait comment la diversité des êtres vivants s’était installée sur Terre et démontrait le rôle clé de la sélection naturelle. Mais, malgré son fort retentissement, la théorie de l’évolution n’a pas eu de réelle influence sur le monde de la médecine. La biologie évolutive, ou darwinienne, permet pourtant de poser un regard nouveau sur les maladies, dont certaines redoutables, comme le cancer. Dans leur livre Santé, Médecine et Sciences de l’évolution : une introduction , Frédéric Thomas, biologiste au Centre de recherches écologiques et évolutives sur le cancer (CREEC), et Michel Raymond, de l’Institut des sciences de l’évolution de l’université de Montpellier (ISEM-CNRS), racontent comment leur discipline peut aider à sortir de certaines impasses thérapeutiques et, plus largement, à comprendre l’homme dans son environnement. Ils nous en livrent ici les grands principes.

 

Quel éclairage nouveau peut apporter la biologie évolutive dans le domaine du cancer ?
Frédéric Thomas (FT) : La biologie évolutive nous montre que le cancer est un phénomène normal. Les cellules cancéreuses se comportent comme les êtres unicellulaires au début de la vie sur Terre, de façon isolée et anarchique : il y a des milliards d’années, chaque cellule était autonome et se battait pour sa propre survie. Pour y parvenir, elle mettait en œuvre des mécanismes de prolifération, de compétition, de colonisation… Les tumeurs seraient la résultante de ce réflexe, vieux d’un demi-milliard d’années. Elles sont composées de cellules qui ont chacune pour objectif de proliférer. Elles ont aussi une grande variabilité génétique, deux cellules d’une même tumeur pouvant avoir des caractères extrêmement différents.

 

Le cancer ne serait donc pas une anomalie, mais un phénomène naturel ?
FT : En effet, à de très rares exceptions près, aucun être vivant pluricellulaire n’échappe au phénomène du cancer. Il est cependant préférable d’utiliser le terme de phénomène oncogénique car nous avons l’habitude de considérer le cancer, du point de vue clinique, comme une masse tumorale de plusieurs milliards de cellules anarchiques engendrant des symptômes, voire la mort. À l’échelle du vivant, ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg, car les formes menaçant la survie sont rares. On sait maintenant que le cancer existe sous un continuum de formes très diverses, depuis la cellule pré-cancéreuse isolée jusqu’à la masse tumorale ayant métastasé. Tous les êtres vivants ont donc en eux différents stades qui coexistent, la plupart invisibles et inoffensifs. Enfin, nous ne sommes pas tous égaux face à ces phénomènes, et certains développent plus de tumeurs que d’autres.

Ne doit-on pas y voir une défaillance de l’organisme ?
FT : Non pas vraiment. Avec l’apparition des organismes pluricellulaires, la nature a dû inventer des moyens de ralentir le mécanisme de prolifération des cellules : la sélection naturelle a fait un travail admirable en nous dotant de gènes pour lutter contre le phénomène oncogénique ainsi que d’un système immunitaire doté d’un arsenal de défenses antitumorales capable de contrôler, jusqu’à un certain point, la plupart des mécanismes oncogéniques. Avec 1014 cellules, notre organisme devrait mathématiquement être exposé à un risque énorme de tumeurs. Pourtant, il n’en développe proportionnellement que très peu. On constate même que le risque diminue lorsque le nombre de cellules qui composent l’organisme augmente. Le cancer frappe ainsi moins les baleines que les êtres humains.

Comment expliquer ce phénomène ?
Michel Raymond (MR) : Chez tous les êtres vivants, les compromis entre reproduction et survie sont prioritaires sur la longévité. L’objectif est la transmission des gènes. L’élimination de facteurs délétères diminue donc dès l’âge moyen de première reproduction pour devenir insignifiante après la reproduction. Chez l’homme, l’augmentation récente de la longévité, essentiellement due à l’amélioration des conditions d’hygiène, aux vaccins et aux antibiotiques, provoque un décalage et des effets délétères autrefois rares, comme les cancers, apparaissent. Le décalage entre le contexte nouveau du monde contemporain et notre biologie crée d’autres maladies. L’explosion actuelle de l’obésité, par exemple, provient de l’abondance alimentaire, et particulièrement de produits autrefois recherchés comme le sucre. Tout comme les primates, qui consomment des fruits, nous sommes équipés pour le détecter et l’apprécier. Mais cette aptitude n’est plus adaptée au monde contemporain. Pire, en introduisant du sucre dans beaucoup de préparations, les firmes agro-alimentaires exploitent cette attirance, une sorte de piège darwinien. Et cette inadéquation entre nos gènes et l’environnement entraîne des problèmes de santé.

Chaque inadéquation entre nos gènes et notre environnement se traduirait donc inévitablement par une maladie ?

MR : L’adaptation génétique à un environnement est un phénomène courant. Les sherpas du Tibet sont génétiquement adaptés à la vie en altitude, tout comme les populations septentrionales ont une couleur de peau en accord avec le faible rayonnement ultraviolet. Une famille européenne installée sur un haut plateau tibétain présentera rapidement des problèmes de santé. Il en sera de même pour une famille d’Afrique tropicale déplacée dans une région plus au nord. Plus l’écart entre le nouvel environnement et celui d’origine sera grand, plus les conséquences physiologiques seront importantes. Mais ce phénomène n’est pas uniquement génétique. Les Inuits sont également adaptés culturellement à la vie arctique. Les types d’alimentation sont autant d’adaptations culturelles, même si celles d’ordre biologique interviennent aussi. Le grand changement alimentaire de l’après-guerre a créé un nouvel environnement auquel nous ne sommes adaptés ni génétiquement ni culturellement. L’augmentation récente du diabète de type 2, des maladies cardiovasculaires, du cancer et de bien d’autres maladies en est la résultante.

Selon votre théorie, les cancers pourraient avoir un impact inattendu sur les écosystèmes. Pouvez-vous préciser leur impact sur l’homme ?
FT : Chez l’animal, la maladie favorise, par exemple, la prédation du porteur de tumeur. Chez l’homme, certaines fonctions, comme l’évolution de la croissance ou le comportement en société, sont probablement aussi affectées par la présence de mécanismes oncogéniques. Le sommeil est également une piste intéressante. On pense aujourd’hui que c’est surtout pour restaurer notre système immunitaire que nous dormons autant. La lutte contre les infections a un coût énergétique important et, pour l’honorer, l’organisme met toutes les autres fonctions au repos. Sachant que le système immunitaire s’attaque aux cancers, la variabilité interindividuelle des mécanismes oncogéniques pourrait expliquer au moins partiellement que nous n’ayons pas tous les mêmes besoins en sommeil.

Quels pourraient être les débouchés thérapeutiques d’une telle approche ?
FT : Pendant longtemps, les seuls médicaments anticancéreux disponibles visaient une cible unique au sein des cellules tumorales. Mais ces dernières présentent une extrême diversité. Difficile d’espérer les détruire toutes. Imaginons plusieurs milliards d’êtres humains exposés une nuit entière à une température de – 40°C. La plupart décéderont, mais quelques-uns survivront. De la même façon, dans une tumeur de plusieurs milliards de cellules, certaines, insensibles au traitement, se développeront à nouveau, provoquant une rechute. Comme dans le cas des maladies bactériennes, les traitements chimiques ouvrent généralement un boulevard à l’apparition de résistances. La biologie évolutive nous enseigne de ne pas essayer d’éradiquer la maladie tant qu’il n’existe pas de traitement efficace à 100 %, mais plutôt de vivre avec elle en ne supprimant que ce qui « dépasse ». 
Le sommet de l’iceberg en somme.

Tolérer son cancer et vivre avec est un bouleversement conceptuel qui sera difficile à faire accepter…
FT : Oui, mais ce n’est qu’une question de temps. Des études conduites chez la souris ont montré qu’une chimiothérapie « douce » n’améliorait pas de façon spectaculaire l’état général de l’animal, mais lui permettait de vivre plus longtemps qu’après avoir reçu un traitement agressif qui, même s’il faisait disparaître la tumeur et améliorait l’état général à court terme, laissait une résistance se développer à partir de cellules tumorales résiduelles. Il est encore trop tôt pour préciser quels traitements, seuls ou associés, permettraient d’avoir de tels résultats chez l’homme. Dans tous les cas, nous ne nous positionnons pas comme antagonistes ou compétiteurs de la médecine dite « classique ». Nous sommes parfaitement complémentaires en apportant un éclairage plus global des maladies. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il ne faut pas parler de médecine évolutionniste ou darwinienne, ce qui lui confère un statut alternatif, mais plutôt de biologie évolutionniste appliquée à la médecine.

La biologie évolutionniste peut-elle apporter de nouvelles pistes dans la lutte contre les maladies infectieuses ?
FT : On sait que la virulence d’un agent infectieux est une caractéristique sélectionnable : on peut la canaliser en influençant son pouvoir de transmission. Une bactérie qui se transmet par l’eau, par exemple, n’a pas besoin de l’homme pour contaminer d’autres personnes. Elle peut donc engendrer des symptômes très sévères. À l’inverse, si elle doit se transmettre de sujet en sujet, il faut qu’elle soit moins virulente pour avoir la possibilité de contaminer quelqu’un d’autre avant de tuer son hôte. Si on agit sur les voies de transmission, on peut donc faire varier la virulence de la maladie.

On pourrait donc imaginer une alternative aux traitements anti-infectieux contre les bactéries ou les virus ?
FT : Des approches pourraient en tout cas être développées en complément des traitements actuels, puisque l’évolution nous apprend qu’un traitement « anti » favorise presque toujours l’éclosion d’une résistance. La biologie évolutive nous porte à considérer tout le cycle de vie du pathogène dans son environnement afin de trouver les paramètres sur lesquels agir. Dans la lutte contre le paludisme, par exemple, on sait qu’il est illusoire d’espérer éradiquer tous les moustiques vecteurs du parasite. Les exterminer de façon aveugle favorise l’émergence de résistances. En revanche, si on trouve un insecticide capable d’agir après leur reproduction mais avant la transmission du parasite, le paludisme devrait disparaître.

Tous les domaines de la santé peuvent-ils être observés à la lumière de cette nouvelle approche ?
MR : Je ne pense pas qu’il y ait des parties de notre corps qui ne participent pas, directement ou indirectement, à la transmission de nos gènes. Ainsi, toutes les facettes biologiques de notre corps peuvent se comprendre à la lumière des forces évolutives qui les ont façonnées. Dans ce sens, tous les domaines de la santé, y compris la santé mentale, peuvent gagner à considérer une approche évolutionniste, c’est-à-dire à prendre en compte les enjeux et les compromis mis en place dans 

les adaptations, ainsi que les impacts des changements environnementaux.

Notre état de santé est donc la résultante de notre environnement et de notre histoire. Dans ce contexte, espérer éradiquer la maladie et faire reculer l’âge de la mort est-il possible et raisonnable ?
MR : C’est un vieux rêve de l’humanité, et c’est ce que souhaite réussir la médecine. La longévité varie suivant les espèces, ce qui montre bien qu’elle peut évoluer. Mais un allongement ou une diminution de la longévité s’accompagnent d’autres modifications, comme le montrent les expériences animales d’extension de la durée de vie. Ignorer que la vie est la résultante d’un ensemble de compromis revient à jouer à l’apprenti sorcier. La médecine doit s’intéresser à l’évolution du corps qu’elle souhaite soigner et faire survivre afin de mieux comprendre pourquoi – et pas seulement comment – il est tel qu’il est. Le patient a tout à gagner à ce que les sciences de l’évolution ne soient plus ignorées par le médecin.

 

Ajouter un Commentaire


La Revue

Dossier du mois

La Revue sur FaceBook