Je suis contre... Paris

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Lorsque je débarquai à Paris, il y a une éternité et demie de cela, ce fut sur-le-champ le coup de foudre. Aucune cité ne pouvait se comparer à celle-là. Elle était magnifiée par les poètes, les Ferré et consorts, elle les prenait dans ses bras, Paname du bord de Seine.

Je déposai un premier baiser furtif sur ses lèvres. Le flirt ­d’adolescent ne tarda pas à se transformer en passion fiévreuse. Je voulais découvrir chaque partie de son corps, le posséder sous tous ses angles. D’où mon errance d’un arrondissement à l’autre. D’une chambre de bonne dans le VIe à une autre dans le Ve, à un appartement dans le XIVe face au cimetière du Montparnasse. Je ne pouvais négliger sa charmante rive droite. J’ai habité, avec un égal bonheur, dans des étreintes successives, XXe, Xe, XIe, XVIIIe, XVIe. J’en oublie. Où n’ai-je posé mon corps amoureux ? Nous finîmes par convoler en justes noces qui firent de moi un vrai Parisien. 

Le temps passait. La mariée me paraissait parfois moins avenante. Il y eut quelques coups de canif discret au contrat. Mais toujours, penaud, je revenais au domicile conjugal. Bien sûr, une grande tendresse continuait de nous lier. 

Mais la tendresse elle-même finit par s’émousser et les étreintes firent place à des scènes de ménage parfois violentes. La jolie fiancée d’autrefois se transformait en mégère. Pour un oui ou pour un non, elle décorait mes pare-brise de billets peu amoureux. Un été, profitant de ma sieste, elle expédia mon véhicule de location en une lointaine fourrière.

Puis vint le temps des liftings ­ratés. Il y eut, du temps d’un oncle qui se ­disait lettré, une cauchemardesque Grande Bibliothèque. Le ­tonton en question la voulait ­lumineuse, oubliant que les livres exigent l’obscurité. Il ­fallut calfeutrer de ­volets opaques des tours sans ­charme mais non sans ­danger. Un matin de janvier, une amie, après une glissade sur les marches de bois, se paya une double fracture ouverte de l’avant-bras. 

J’ai fini par consulter. Le diagnostic est tombé : les artères frappées d’artériosclérose. Je ne tardai pas à le vérifier. Boulevard Magenta, l’autre jour, je m’engageai dans le boyau médian réservé aux véhicules des pékins de mon genre. À ma droite, un gros bus. Quand soudain, dans un chiasme luciférien et inattendu, le gros bus me coupa la route pour prendre la voie médiane qui lui était réservée. Il s’en fallut d’un cheveu… 

Les poètes qui chantaient Paris et son éternelle jeunesse avaient disparu ! Peut-on écrire des poèmes d’amour pour une vieille acariâtre ?

Divorcer, j’y ai si souvent pensé, en évitant, sur les trottoirs où l’on ne flâne plus, crottes, crachats et ­cyclistes. Mais à nos âges, pensez-vous ! Je me ruinerais en pension compensatoire.

© Jorge Royan

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