Académie française : Quelle histoire !

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Au commencement était le verbe ? De l’histoire du beau pays de France, on pourrait dire, plus précisément : au commencement était la langue. C’est en effet dès le XIIe siècle, dans le cadre d’un pays à structure féodale, que se constitue peu à peu, autour de la personne du roi, l’État unitaire et centralisé qu’appellent l’ambition et les intérêts du souverain.

Et, très tôt, la généralisation de la langue dans laquelle le souverain s’exprime se révèle l’outil indispensable et incontournable de son édification. Dès lors, ce n’est pas contre les innombrables patois locaux qu’il va  falloir ferrailler, mais contre le latin, alors langue des élites, laquelle s’érige peu à peu, par la force des choses, en instrument de résistance aux empiétements de la royauté.Il faudra du temps pour que le français prenne le pas sur le latin et, jusqu’au règne de François Ier, les deux « langues hautes », ainsi qu’on les désigne, devront cohabiter, volens nolens, notamment dans les cours et dans les parlements, déjà bastions traditionnels de contestation et de fronde.

Ce combat, les défenseurs du latin vont le perdre. Hélène Carrère d’Encausse explique les raisons de leur défaite : « En exaltant le culte de la langue de Cicéron, en travaillant à sa pureté, les latinistes de ce temps l’ont figée, réduite au statut de langue morte, et, par là même, en ont rétréci l’usage. Cette évolution du latin de langue d’usage en langue morte a aussi été favorisée par la création, en 1530, du Collège royal, futur Collège de France, et par celle, en son sein, d’une chaire de latin devenu langue du savoir érudit, associé au passé, par opposition au français, langue du présent. » Une stratégie erronée, dont la future Académie française saura, jusqu’à nos jours, mettre à profit les leçons.

 

Objectif pour la langue française : unifier le royaume

Une autre nécessité s’impose aux rois Louis XII et François Ier : celle d’éduquer leurs sujets, masse ignare qui ne comprend, dans son immense majorité, ni le latin ni le français, mais qui ne peut pourtant demeurer éternellement dans le dédain des règles, notamment celles du droit.

Le coup de grâce donné à la langue de Cicéron sera le fait de la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, d’août 1539, qui imposera, dans son article 111, que tous les actes de justice soient désormais « prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel français et non autrement ».

Alors – et alors seulement – se posera vraiment la question de la qualité de la langue française. Et « enfin Malherbe vint », selon la célèbre formule de Boileau. De fait, le poète va s’attacher, jusqu’à sa mort en 1628 et avec l’ « obsession maniaque » que lui reprochera Tallemant des Réaux, à ce que le français, épuré et codifié, devienne la langue de la société française entière, toutes classes confondues. Hélène Carrère d’Encausse écrit : « La langue que François Ier a conçue comme un facteur d’unité politique du royaume devient ainsi, avec Malherbe, un instrument d’unité et d’intégration sociales, et les lettres en seront le vecteur. » Dès lors s’ouvre, en vraie grandeur, le débat sur la langue, un débat dont l’Académie française sera, dès le siècle suivant, le cœur vivant. Et dont l’aboutissement n’ira pas de soi, si l’on considère qu’au milieu du XIXe siècle, sous le Second Empire, près d’un tiers des 20 millions de Français ne parlent encore que leur patois et ne comprennent pas le français.

Vers le début du XVIIe siècle, alors que les guerres de Religion viennent de s’achever, se forment, ici ou là, des « académies », cénacles informels au sein desquels on lit et on commente des œuvres de poètes et des compositions de lettrés. Bientôt, au développement de ces aimables compagnies se joint celui d’un art typiquement français, celui de la conversation. Car la vie de l’esprit renaît en même temps que se répandent, dans la société d’Anne d’Autriche et de Louis XIII, le goût et la culture d’une certaine « légèreté », appelée à demeurer longtemps typiquement française. Avec succès, si l’on en croit ce qu’un diplomate russe écrira des contemporains de Louis XIV au début du siècle suivant : « Ce peuple est si léger qu’on se demande comment il tient à la terre… »

 

Tout doit devenir plus civilisé, non seulement les mœurs, mais aussi la langue que l’on utilise, ce français qui n’est pas encore fixé, qui n’a pas d’orthographe définie, et que chacun se sent libre d’utiliser au gré de sa fantaisie. En tête de ce mouvement irrésistible, de cette quête de raffinement et de civilité, de ce rejet du monde de brutes du siècle précédent, on trouve, naturellement, surtout des femmes. Parmi celles-ci, la marquise de Rambouillet, dont la célèbre chambre bleue devient comme un prototype de ces salons dont la mode va se répandre. Dans le château de la marquise se réunissent des poètes et des lettrés  « mais aussi, nous dit Hélène Carrère d’Encausse, des gentilshommes courtois, amateurs d’art, des grandes dames et de très jeunes filles, représentant une société sensible au climat nouveau du pays ».

 

Une société de lettrés appelée à un bel avenir

Au château de Rambouillet se forme ainsi une petite société de lettrés qui réfléchissent notamment à la question de l’autorité normative grâce à laquelle la langue française se trouvera enfin définie et fixée. Quelle autorité ? Et dans le respect de quelles limites ? Vastes questions ! L’Accademia della Crusca, académie italienne fondée en 1582 et qui a publié un dictionnaire en 1612, serait-elle un exemple à suivre ?

Il se trouve que c’est le lieu de réunion du groupe – qui a dû quitter le château de Rambouillet – qui influera sur son avenir : il s’agit, en l’occurrence, du domicile de l’un de ses membres, Valentin Conrart, par ailleurs l’un des secrétaires du roi Louis XIII. Ces rencontres, que les participants s’étaient engagés à garder secrètes, finiront par parvenir aux oreilles du duc de Richelieu. Celui-ci propose alors au groupe « de former un corps, de s’assembler régulièrement sous autorité publique », en lui promettant des lettres patentes, donc un statut officiel. Mais alors, que deviendra son indépendance ? Sans compter qu’il faudra rompre avec des « protecteurs » déjà attitrés, qui sont gens auxquels on doit des ménagements, tels que le maréchal de Bassompierre ou le duc de La Rochefoucauld ! D’un autre côté, comment opposer un refus au cardinal sans que les réunions – les « après-dînées » – de la société des amis de Conrart, rue Saint-Martin, ne deviennent suspectes au pouvoir ?

C’est dans la perspective de son prochain mariage que le secrétaire du roi, fort embarrassé, trouve une issue à ce dilemme : à l’évidence, lorsqu’il sera nanti d’une épouse, il ne pourra plus disposer à sa guise de son logis, ainsi qu’il le fait depuis 1629 pour rendre service à ses amis. Il est donc nécessaire que ceux-ci trouvent d’urgence un autre lieu de réunion. Or c’est là que le bât blesse : une adresse dans Paris coûte cher. Et l’aimable compagnie est désargentée. D’une certaine façon, c’est donc sa précarité qui la livre à Richelieu. Elle n’y perdra rien, car le duc n’a aucune intention de la faire passer sous les fourches caudines. Bien au contraire, il désire que le groupe devienne un corps qui se dotera lui-même, et en toute liberté, de ses propres règles. Il n’a qu’une seule exigence : que son effectif soit fixé, une fois pour toutes, à quarante membres. Et il est bien entendu qu’il ne fournira à la future académie ni ressources financières ni lieu de réunion : ses membres veulent demeurer indépendants ? Qu’il en soit donc ainsi ! Voltaire confirmera ce principe : « N’étant point mercenaires, écrira-t-il, les académiciens doivent être absolument libres de toute sujétion. » Ils le seront donc, quitte à demeurer longtemps sans feu ni lieu…

Dès lors, qu’attend le duc des futurs académiciens ? Qu’ils soient représentatifs, sinon de la société, du moins d’une certaine société ; qu’ils travaillent au contrôle, à la protection et au devenir de la langue française, qu’il conçoit, à l’instar de François Ier, comme un instrument d’unification du royaume. Plus largement, ce ne sont pas des grammairiens qu’il veut, mais de « beaux esprits » qui incarneraient une sorte de compétence collective élargie, concourant au prestige du pouvoir royal. Leur vocation, écrit Hélène Carrère d’Encausse, serait « de lier de manière étroite le monde des “honnêtes gens”, celui de la conversation, déjà si bien ancrée en France, et la défense et illustration de la langue ».

 

En 1635, conformément à la volonté du cardinal, l’Académie française se dote de ses propres statuts et règlements. Elle reçoit du roi Louis XIII les lettres patentes qui la fondent en corps d’État, en une institution, donc, liée à la pérennité et à la gloire de la monarchie, ce que ne ressent que trop le Parlement, lequel traîne les pieds pendant deux ans pour enregistrer les documents : pour certains de ses membres, tout ce qui peut concourir à la puissance royale est à rejeter par principe ; d’autres redoutent, avec la naissance de l’Académie, l’émergence d’une autorité qui viendrait, peu ou prou, concurrencer la sienne. Il n’empêche : l’Académie française est née.

 

Le miroir des luttes du temps

Tout au long d’une existence bientôt quadricentenaire, dont Hélène Carrère d’Encausse raconte les heurs et les malheurs, les grandeurs et les petitesses, les moments de gloire et les périodes de mort apparente, l’Académie française se fit, le plus souvent à son corps défendant, le miroir des luttes littéraires, culturelles, et surtout politiques qui ont déchiré la société française. Ces luttes ont pesé sur les élections des « immortels », allant parfois jusqu’à réduire de grandes controverses à des querelles picrocholines, des haines recuites et des rancunes dérisoires. Du pain bénit pour les railleurs, qui s’en sont donné à cœur joie tout au long des siècles : Voltaire s’est moqué de « ces gens doctement ridicules / Parlant de tout, nourris de vent / Et qui pèsent si gravement / Des mots, des points et des virgules. » Quant à Hugo, toujours péremptoire, il s’est exclamé : « L’Académie est le chef-d’œuvre de la puérilité sénile ! »

L’institution connut des moments difficiles, notamment lorsqu’elle devint, par la force des choses, une sorte de refuge pour les victimes de pouvoirs autoritaires : celui de Napoléon Ier, par exemple, qui avait rétabli la Compagnie en 1803 sous la forme d’une « classe » de l’Institut de France, après que ce « repaire de royalistes » eut été dissous par la Convention, en 1793 ; celui de la Restauration, vouée à sa mission d’épuration des corps de l’État des derniers suppôts de l’« usurpateur » ; celui de Napoléon III, qui dut finalement, après des années de petite guerre, se faire à l’idée de voir l’Académie transformée en tribune par des républicains privés, par ailleurs, de liberté d’expression. Toutes les luttes de la société française éveillèrent des échos au sein de l’Académie : celle du romantisme en gilet rouge, à l’assaut du Vieux Monde, vers 1830 ; celle de l’affaire Dreyfus, au tournant des XIXe et XXe siècles, qui valut à l’Académie tout à la fois la haine des deux camps opposés ; celle de Mai-68, où elle entendit les leaders étudiants proclamer haut et fort « la mort de la littérature ». Sans sourciller, il est vrai, plus que d’habitude : d’autres, avant ces jeunes gens de bonne famille, avaient bien proclamé la mort de Dieu !

Mais l’épreuve suprême fut celle qu’elle subit en 1940, avec la liquidation de la IIIe République par l’un des académiciens les plus éminents, le maréchal Philippe Pétain, et l’instauration d’un État qui était la négation de ses idéaux de culture, de sagesse, de liberté et d’indépendance.

 

 

Vichy ou l’épreuve suprême

Avec l’effondrement de juin 1940, la question qui se pose d’emblée à l’Académie est celle qui se pose à tous les Français : où est la légitimité ? Où est la France, la vraie France, celle du temps long, celle au service de laquelle l’institution s’est vouée depuis toujours ? Il en est d’autres encore, qui, hélas, la concernent directement : l’autoritarisme qu’affiche le nouvel État français va-t-il s’étendre jusqu’aux lieux sacrés où vit et s’épanouit l’esprit ?

Les Quarante vont-ils devoir exclure Henri Bergson parce qu’il est juif et que le protecteur de l’Académie – lui-même membre de l’auguste compagnie ! – promulgue des lois antisémites ? Situation inédite, même pour la vieille dame du quai Conti, qui a déjà survécu à la monarchie, à la Révolution, à deux empires et à deux républiques ! Hélène Carrère d’Encausse cite Patrick Marnham, membre de la Royal Society of Literature, auteur de Crime and the Académie française : « La principale période criminelle de l’Académie, écrit celui-ci, se situe durant l’épuration d’après-guerre, quand certains de ses membres furent accusés de crimes à grande échelle, crimes qui relevaient du peloton d’exécution. Durant les années de Vichy et après la guerre, l’Académie française était profondément pétainiste. »

L’arbre ne doit pourtant pas cacher la forêt. Il est vrai qu’au début du nouveau régime, peu de voix académiciennes s’élèvent pour distancier l’institution de l’académicien-protecteur qu’est Philippe Pétain, mais quelles autres voix s’élèvent alors dans le pays pour se dissocier du maréchal ? François Mauriac, académicien depuis 1933, dira : « Pour moi comme pour beaucoup de Français – peut-être comme pour la plupart des Français –, le maréchal Pétain représentait Verdun, une victoire de la France, enfin un homme indiscutable. »

Il reste que, comme elle l’a fait en 1914, l’Académie décide de se tenir à l’écart du pouvoir en suspendant les élections en son sein, afin de ne pas avoir à solliciter à chaque nouvelle nomination, comme c’est l’usage, l’agrément du chef de l’exécutif. Certes, nombre de ses membres sont des collaborationnistes zélés. Mais leurs tentatives de faire adresser au chef de l’État français des messages de soutien ou de félicitations achoppent toutes sur la volonté de l’Académie de distinguer le sentiment personnel de tel ou tel de ses membres de celui de l’institution en tant que telle. À ce petit jeu, pour contrer les menées des Abel Bonnard et Henry Bordeaux, Pierre Benoît, Paul Valéry, Georges Duhamel, Maurice Paléologue et de Broglie réussissent des prodiges d’habileté.

Le 3 janvier 1941, Bergson meurt. Comment rendre hommage à un homme que les lois antijuives ont transformé en proscrit de l’intérieur ? Paul Valéry a le courage de le faire, devant une assemblée clairsemée, certes : dix académiciens. Mais il est vrai que les temps sont durs, l’hiver glacial et les estomacs vides ; qu’Abel Bonnard deviendra sous peu ministre de l’Éducation nationale et qu’André Bellessort, secrétaire perpétuel de l’Académie jusqu’à sa mort, en 1944, donne des articles à Je suis partout. On ne rendra pas le discours public, certes, contrairement à la tradition. Il reste que cet hommage rendu à Bergson, même en petit comité, est unique : nul autre que Valéry, dans la France entière, en zone occupée ou libre, n’aura osé prononcer ou écrire son nom.

Et puis, avec sa capacité à distribuer des prix littéraires, l’Académie possède une autre corde à son arc. En 1942, elle ose ainsi distinguer des hommes tels que Jean Schlumberger, Jean Blanzat, Jean Paulhan, Henri Guillemin ou Pierre Seghers, qui figurent tous sur la fameuse « liste Otto », du nom d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne, qui proscrit les auteurs « dégénérés, ennemis du Reich ». En 1943, elle décerne le Grand Prix de littérature au résistant Jean Prévost, juste avant sa mort au combat dans le Vercors…

En tant que telle, l’Académie ne s’est jamais compromise, mais des plaies ont été ouvertes, qui seront longues à cicatriser. Les conditions de la Libération, avec l’épuration, les pressions idéologiques – communistes, surtout –, la raideur calculée du général de Gaulle et les multiples difficultés de l’époque provoqueront conflits sur conflits. Qui n’empêcheront pas la vieille dame toujours digne du quai Conti de reprendre dès 1944-1945 le cours – presque normal – de ses activités.

 


L’entrée dans un monde nouveau

L’événement de Mai-68 ne fut pas une révolution, mais, à tout le moins, un révélateur : le monde changeait, sous le signe d’une prodigieuse accélération, et ce changement allait devenir métamorphose. De même qu’elle n’avait échappé à aucun des bouleversements intervenus dans la société française depuis le début du XVIIe siècle, l’Académie, qui ne s’était jamais frileusement repliée dans son hôtel des bords de Seine, n’échapperait pas à celui-là. Avec l’élection d’hommes tels que Jean d’Ormesson, Félicien Marceau, Michel Déon ou Jacques Laurent, elle démontra que, si les sciences humaines et la science tout court avaient désormais droit de cité quai Conti, la littérature n’en perdait pas pour autant ses droits. Et que sa tradition d’indépendance demeurait vive : foin des avenirs radieux à la moscovite, à la chinoise ou à la cubaine !
Et vive l’imagination romanesque ! Ce qui n’empêcherait pas les sciences d’avoir leurs Jean Bernard, Jean Hamburger, Louis Leprince-Ringuet et François Jacob. Ni les sciences humaines de compter sur leurs Claude Lévi-Strauss, Georges Dumézil, Fernand Braudel et Jacques Soustelle.

Et puis, événement considérable, les portes du quai Conti s’ouvrirent enfin aux femmes, ce que ni La Bruyère au XVIIe siècle, ni d’Alembert au XVIIIe, ni les soutiens de George Sand au XIXe, ni ceux de Colette au XXe n’avaient réussi à obtenir. Ce succès ne devait pas être le moins disputé : enhardies par l’esprit nouveau né de 1968, la romancière Françoise Parturier, la danseuse Janine Charrat et la journaliste et essayiste Louise Weiss avaient posé en vain leur candidature. Il faudra toute l’énergie de l’enfant terrible de l’Académie, Jean d’Ormesson, pour qu’enfin, le 6 mars 1980, Marguerite Yourcenar obtienne le droit de porter l’habit vert, élue premier tour par 20 voix sur 36, à l’issue de joutes homériques qui virent se déchirer André Chamson et Jean d’Ormesson. C’était plus qu’une victoire, c’était un triomphe.

Avec cette marque de justice enfin rendue aux femmes, la vieille dame du quai Conti démontrait qu’elle avait encore devant elle, pour reprendre le titre du livre d’Hélène Carrère d’Encausse, « des siècles d’immortalité »… 

 

 

 

 

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