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Un mort à l'Élysée

Un mort à l'Élysée

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Le 2 avril 1974, il y a quarante ans, mourait Georges Pompidou. Édouard Balladur, alors secrétaire général de l’Élysée et l’un de ses plus proches collaborateurs, a été un témoin privilégié de ses derniers moments au pouvoir.

Si la mort d’un président de la République en exercice n’est pas exceptionnelle, ce type d’événement reste tout de même rare. En France, on ne recense que Sadi Carnot (assassiné en 1894), Félix Faure en 1899 et Paul Doumer (assassiné lui aussi) en 1932. Et bien sûr, plus récemment, Georges Pompidou. 

On se souvient évidemment de François Mitterrand, dont la santé s’était fortement dégradée à la fin de son second septennat et qui, d’ailleurs, s’éteignit peu de mois après la fin de son mandat. Mais le président socialiste était moins atteint par la maladie que Georges Pompidou et, différence notable, la nature de son mal, l’existence même de ce mal n’était pas – en tout cas n’était plus, en 1994 ou 1995 – un secret d’État.

Rien de tel en 1974. Officiellement, personne ne sait précisément de quoi souffre le président Georges Pompidou. Lui-même tente de donner le change, de faire bonne figure. Son entourage, bien sûr, est prié de faire de même.

Comment la maladie, la souffrance physique, puis l’indisponibilité du deuxième président de la Ve République ont-elles -affecté le fonctionnement de l’État ? C’est ce que l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, qui était alors secrétaire général de l’Élysée, raconte dans son livre La Tragédie du pouvoir.

Il se souvient aussi, non sans amertume, des manœuvres de ceux qui, en coulisses ou au grand jour, préparaient déjà l’« après », -poussant leur candidat à la succession ou tentant d’arracher au président mourant une bénédiction qu’il n’était déjà plus en état de leur donner. Pierre Messmer, alors Premier ministre, avait l’avantage de la légitimité institutionnelle. Jacques Chaban-Delmas, son prédécesseur à Matignon, bénéficiait de son aura de résistant et de son gaullisme irréprochable, mais son tropisme social passait mal dans une partie de la majorité. Et puis il y avait Valéry Giscard d'Estaing, le jeune ministre des Finances...

Les extraits qui suivent débutent le mercredi 27 mars 1974. À la sortie de ce qui sera son dernier Conseil des ministres, le président interroge Édouard Balladur. Olivier Marbot

 

"[...] Mercredi 27 mars 1974 

Il me demande après le Conseil : « Cela allait-il, ce que j’ai dit sur ma santé ? Je n’avais rien préparé.

– Oui, ça allait très bien. »

Depuis quelques semaines, il me pose la même question à l’issue de chaque Conseil : « ça allait ? Parce que, vous savez, j’ai -souffert », me dit-il aussi parfois.

 

Jeudi 28 mars 1974

À l’Élysée, le Président vient de recevoir -Giscard d’Estaing, qui souhaitait avoir avec lui une conversation personnelle. Après son départ, il m’appelle : « Il est venu me dire que, dans le moment -difficile que je traverse, il était totalement derrière moi. Il se conduit mieux que bien d’autres.

– Sans doute ; dans la situation actuelle, c’est aussi son intérêt, comme ce serait l’intérêt d’autres qui ont le tort de se comporter -différemment.

– Oui, peut-être, mais lui au moins fait -preuve d’une certaine élégance. Et il met les apparences de son côté, c’est plus intelligent. »

Je lui parle ensuite des craintes du patronat à propos d’une candidature Messmer [alors Premier ministre]. J’ai déjeuné la veille avec Ceyrac, président du CNPF. Il m’a parlé de ses contacts avec Chaban, de Mitterrand qui l’a invité à le rencontrer. Les milieux d’affaires s’inquiètent, préparent la suite. Ceyrac m’en avertit, sans reprendre à son compte les propos et les motivations des uns et des autres. Quelques-uns, à l’idée que Messmer pourrait être poussé à se présenter, pensent qu’il serait sûrement battu, et en tirent argument pour se rapprocher de Mitterrand : ainsi, notamment, des industriels du bâtiment.

[Le Président] hésite entre Chaban et Giscard, maintient des relations avec l’un et l’autre, ne décourage aucun, pas plus Chaban, qu’il a longuement reçu il y a quelques semaines, que Giscard. Il aurait bien aimé que Messmer fût possible, mais se résigne à admettre que sa défaite serait on ne peut plus probable. 

Jean d’Ormesson, qui dirige Le Figaro, me téléphone pour me dire que l’agitation semble se calmer mais que l’idée d’une démission du Président en juin est généralement admise.

 

Vendredi 29 mars 1974

Après avoir quitté son bureau, Juillet vient me voir : « Il n’y a que nous deux dans cette maison, il faut agir ensemble. »

Cela pour me dire qu’il faudrait pousser l’un des prétendants à déclarer que, sans l’accord de Pompidou, il ne sera pas candidat à sa -succession, ce qui renforcerait celui-ci et -renforcerait aussi celui qui en aurait eu l’idée le premier. Je me montre plus qu’hésitant :

« Pour commencer, il ne faut pas le faire faire sans l’accord du Président. »

Juillet, lui, n’est pas de cet avis. « Ensuite, reprends-je, vous avez peut-être raison, le premier à se déclarer en tirerait avantage devant l’opinion. Mais qui y pousser, et qui le Président veut-il pousser ? »

Comme attendu, Juillet envisage Messmer. Je réponds que personne ne croira que celui-ci ferait une telle déclaration sans son accord à lui, Juillet. Il en convient. Il cherche à déclencher, entre Giscard et Chaban, un concours de loyauté vis-à-vis de Pompidou. Mais si aucun des deux ne prenait d’initiative à la suite de Messmer ? L’opération sombrerait.

Enfin, je pense que toute la manœuvre relancerait au grand jour la rivalité entre les deux candidats, qui n’est qu’apparemment assoupie, et, au lieu de renforcer Pompidou, risquerait de l’affaiblir davantage.

Juillet en convient lui aussi, ou c’est du moins ce qu’il me dit. Je suis mal à l’aise : l’heure n’est guère à ces calculs, je veux tout faire pour éviter que Pompidou, aussi longtemps qu’il demeurera au pouvoir, voie son autorité encore plus entamée par les intrigues et les rivalités qui se déploieront au grand jour.

Je reviens dans le bureau du Président. Il est nerveux, irrité ; il a un nouvel hématome, à l’œil gauche cette fois ; ses chevilles sont enflées. Mais, il me le confie, les douleurs vasculaires dont il a tant souffert ont presque disparu.

« Puisque je vais mieux, j’ai l’intention d’aller passer quinze jours à Carjac, à l’occasion des vacances de Pâques. Cela me fera du bien, j’en suis certain. »

Je ne le reverrai plus.

 

Samedi 30 mars 1974

Je me reprends à espérer : sa santé va-t-elle s’améliorer au moins pour quelque temps ? Depuis des mois je vis dans l’inquiétude ; je ne quitte pas Paris, ne m’éloigne jamais de mon bureau ou de mon domicile, je veille à ce qu’on puisse me joindre à tout moment.

 

Dimanche 31 mars 1974

Journée de solitude chez moi, près des miens. Le souci de ma responsabilité occupe mon esprit. Cela fait maintenant des mois que Georges Pompidou ne peut mener une existence normale ; les crises douloureuses qui le rendent indisponible se succèdent. Si j’ai pu obtenir des communiqués médicaux sur ses malaises et leur nature, rien n’a été expliqué sur leur cause, l’affection dont il souffre. Pour légitime qu’il soit aussi longtemps qu’ils n’en ont pas reçu mandat de leur patient, le refus de s’expliquer des médecins, leurs faux-fuyants créent dans l’opinion un malaise qui va croissant.

Aussi ai-je décidé, sans en prévenir personne, qu’il était temps pour moi de lui parler clairement, sans me borner à lui faire connaître mes inquiétudes de façon allusive. J’en suis convaincu, il est temps pour lui de quitter le pouvoir, de le faire de son plein gré avant d’y être contraint par une conjuration. À 19 heures, Mme Esnous, secrétaire du Président, m’appelle. Mme Pompidou vient de lui téléphoner. Son mari a 40 degrés de fièvre et un abcès.

 

Lundi 1er avril 1974

Le Premier ministre me téléphone le matin. Apparemment, il ignore l’aggravation de l’état de santé du Président. Je ne lui en dis rien. Il souhaite être autorisé à poser la question de confiance après sa déclaration de politique générale.

« Faut-il évoquer la santé du Président ? », me demande-t-il.

Il y a du pour et du contre ; je pense qu’il le faut, je lui transmettrai sur le sujet un texte que j’ai déjà préparé. Alain Pompidou m’appelle à 11 heures : son père a une poussée de fièvre aiguë. Il n’est pas question de lui envoyer des documents d’aucune sorte.

Le professeur Vignalou m’appelle vers 11 h 30 : le Président subit une forte poussée infectieuse ; il faut le ramener chez lui vers 19 heures.

« Il n’y a pas d’autre décision à prendre pour le moment, selon nous, dit-il, puis il ajoute : Si vous aviez à déclarer quelque chose, il faut évoquer une infection fébrile qui est la conséquence de l’affection anale dont il a été atteint durant plusieurs semaines. »

Je lui demande : « Quand pourra-t-il réapparaître ?

– Au mieux vendredi ou samedi. »

Je suggère que le Président soit ramené tout de suite à Paris en ambulance, car la presse n’est pas encore en éveil. En fin de journée, elle risque de l’être, il y aura des photographes.

Georges Pompidou est ramené d’Orvilliers en ambulance après déjeuner ; on me raconte que le brancard sur lequel il repose ne pouvant entrer dans l’ascenseur, les inspecteurs de sécurité le transportent étendu sur un matelas. Il a failli mourir en route : l’ambulance a dû s’arrêter deux fois, le risque de collapsus était imminent. Il demeure sous perfusion permanente.

Je vais quai de Béthune à 19 heures. Georges Pompidou est dans sa chambre. Son fils lui fait signer les deux lettres que j’avais préparées à l’intention du Premier ministre. Mauvaise signature, écriture qui tremble mais qui est bien la sienne.

à 23 heures, le professeur Vignalou m’appelle chez moi. Il me demande de passer quai de Béthune. À 23 h 30, j’y trouve Vignalou, Jean Bernard, Bastin, Schramm [ses -médecins], Alain Pompidou. Jean Bernard prend la parole, car il tient « à me dire la vérité ». Il me lit un communiqué qu’ils ont préparé et le commente en ces termes : « Il y a neuf chances sur dix que le Président meure dans la nuit. S’il échappe à cette alerte, ce sera pour quelques jours ou quelques semaines. Il est, me disent-ils, dans un état de prostration totale. »

Pour être prêts à tout moment, les professeurs Jean Bernard, Bastin et Vignalou ont, dans cette nuit du 1er au 2 avril, préparé le projet de communiqué qui aurait annoncé le décès en précisant ses causes : « Il était atteint, est-il notamment écrit, de la maladie de Waldenström (macroglobulinémie) et, après qu’il l’eut longtemps bien supportée, elle s’était récemment compliquée d’accidents infectieux. Le 31 mars s’était déclarée une infection générale grave, hautement fébrile, qui a causé sa mort. »

Ils m’en donnent connaissance. Ainsi j’apprends pour la première fois, de leur bouche, la nature de l’affection dont souffre Georges Pompidou.

Vers cinq heures du matin, Juillet, qui m’a rejoint après avoir informé le Premier ministre de la situation, demande si, dans un moment de conscience, le Président ne pourrait pas nous voir, tous les deux, pour nous donner des consignes. Alain Pompidou s’y oppose : son père ne se rend pas compte de son état, il glisse insensiblement vers la mort, sa tension baisse peu à peu, il ne faut pas troubler sa paix.

 

Mardi 2 avril 1974

À 11 heures, je me rends quai de Béthune. Juillet vient me rejoindre. Il a changé d’avis et craint qu’une démission de Pompidou qui ne serait pas accompagnée de la désignation de Messmer comme successeur ayant sa préférence ne paraisse désavouer ce dernier. S’ensuite un débat que nous avons déjà eu, devant les médecins quelque peu médusés : « À quoi donner la priorité, me dit-il : au devoir envers le Président ou envers le pays ?

– Fausse alternative à mes yeux ! Je suis sûr de servir le pays en servant le Président et, s’il doit demeurer des semaines dans cet état, en l’incitant à démissionner avant d’être tout à fait invalide. »

Alain Pompidon et Bastin sont allés parler au Président. Ils lui ont demandé s’il voulait nous voir.

« Je leur demande, à Balladur et à Juillet, de comprendre que je veuille attendre mercredi prochain, et que je les verrai dès que je pourrai. » Est-ce qu’il envisage de démissionner lors du Conseil du 10 avril ? Comment le saurais-je ? S’ensuit un débat confus entre Alain Pompidou et Juillet.

« Nous vous avons fait pénétrer dans le cercle de famille, dans le cercle médical, mais nous aurions pu ne pas le faire ! souligne Alain, excédé par l’insistance de Juillet.

Oui, mais nous pourrions, nous aussi, ne pas faire ce que nous faisons », répond Juillet.

Je retourne à l’Élysée. À 16 h 30, je reçois durant une heure Tchervonenko, ambassadeur d’URSS. Il est verbeux, interminable. Je ne me méprends pas sur le but de ces conversations sollicitées sous divers prétextes par les ambassadeurs, qu’il s’agisse de Tomkins, de von Braun ou de Tchervonenko : savoir quelle atmosphère règne à l’Élysée, en déduire les jours qui restent à vivre à -Pompidou, en informer leurs gouvernements respectifs afin qu’ils préparent la suite. Je me prête au jeu, résolu à leur montrer que les affaires de l’État sont suivies et traitées comme à l’ordinaire.

À 18 h 16, je fais publier le communiqué annonçant que le Président a annulé tous ses engagements. Compte tenu de toutes les rumeurs qui courent, je trouve la presse et les journalistes bien convenables.

À 20 heures, je suis appelé rue d’Assas au domicile du professeur Jean Bernard. J’y retrouve avec lui Vignalou et Bastin. Ils m’annoncent le décès du Président.

Je demeurai quelques instants songeur. Dehors, la soirée était douce, le printemps arrivait, le jardin du Luxembourg, si triste l’hiver, reprenait vie.

Je rentre en hâte à l’Élysée d’où j’appelle Poher, président du Sénat, puis Edgar Faure, président de l’Assemblée nationale, avant de publier, à 22 heures, le communiqué dans lequel j’annonce très brièvement le décès de Georges Pompidou, sans évoquer ses causes médicales.

Juillet qui, me dit-il, s’est rendu quai de Béthune en fin d’après-midi, toujours à la recherche d’un testament politique qu’il voudrait bien pouvoir affirmer avoir recueilli, a aussi prévenu Messmer. Dans la relation qu’il m’en fait, sans le dire vraiment, il souhaite manifestement donner à entendre qu’il aurait vu Pompidou. Il n’insiste pas, moi non plus.

 

Mercredi 3 avril 1974

Poher publie un communiqué : « M. Alain Poher, président du Sénat, assure l’intérim de la présidence de la République à partir de son bureau de la présidence du Sénat, au palais du Luxembourg. Il ne se rendra à l’Élysée qu’après les obsèques du président de la République, par souci de respect du deuil de la famille. »

 

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