Nuri Bilge Ceylan, chemise au vent

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Son dernier film, Sommeil d’hiver, Palme d’or à Cannes, va représenter la Turquie aux oscars. À travers ce drame intimiste, au cœur de l’Anatolie, le cinéaste poursuit son exploration de l’âme humaine. Joséphine Dedet l’a rencontré.

 

Le mystère, c’est sa marque de fabrique. « Je déteste expliquer, il faut que les gens devinent. C’est ainsi que les choses se passent dans la vraie vie, on ne sait même pas ce que pense notre meilleur ami », souligne Nuri Bilge Ceylan. Le réalisateur turc n’illustre jamais son propos d’une anecdote ni même d’une image – lui qui sait les rendre si belles à l’écran. Tout juste apprend-on incidemment qu’il a été « père sur le tard » (il a 55 ans, ses fils ont 10 ans et 1 an).

Il n’ôte ses lunettes de soleil que pour les besoins de la photo, dévoilant enfin un regard las, couleur de miel. Mais s’il ne se déboutonne jamais devant son interlocuteur, sa chemise, elle, s’ouvre sur un décolleté plongeant. Sa poitrine et son ventre sont nus, offerts de manière insolite pour un homme qui n’est pas un vacancier à la plage. Ceylan ou l’art de la suggestion… 

Dans tous ses films, marqués par la lenteur et le rythme des saisons, il laisse au spectateur le soin de « remplir les blancs ». Comme dans Les Climats, l’histoire d’une rupture amoureuse, où le cinéaste et la comédienne Ebru Ceylan (son épouse à la ville) jouaient les rôles principaux. Ou dans Il était une fois en Anatolie, dans lequel la police traîne un suspect à travers la steppe afin qu’il lui révèle où il a enterré sa victime – sans que l’on en sache davantage sur le mobile et les circonstances de ce meurtre.

La Cappadoce pour décor

Sommeil d’hiver, qui a remporté en mai la Palme d’or à Cannes et représentera la Turquie aux oscars, ne fait pas exception à la règle. Ce splendide huis clos se déroule dans le majestueux décor de la Cappadoce. Aydin, un ex-comédien aux espoirs déçus, tient un hôtel dans un village troglodyte.

Sorte de roitelet en sa province, il vit avec sa femme, de vingt ans sa cadette, et sa sœur, aigrie par une vie de déboires. Peu à peu, sous le riche propriétaire se révèle un pervers narcissique, qui tient ses proches et ses locataires – une famille pauvre – sous sa coupe. Les dialogues sont souvent verbeux, à l’image de ce comédien à prétentions intellectuelles dont le masque se fissure. « Les intellectuels se détachent de la société, un décalage se crée malgré eux », indique Ceylan. 

Dans ce drame qui met aux prises trois personnages ainsi qu’une poignée de protagonistes issus de l’Anatolie profonde (l’imam, la bonne, l’intendant, l’instituteur…), nul n’est tout noir ou tout blanc. Chacun a ses rêves, profonds et -dérisoires à la fois. Aucun ne trouve le courage de changer de vie.

Le fond de ces âmes est trouble, et Ceylan l’explore de manière implacable. Ce n’est pas un hasard si les références du réalisateur, qui dit pourtant aimer Bergman, Bresson, Antonioni ou Ozu, sont plus littéraires que cinématographiques. « Le cinéma est un art assez nouveau, et peut-être a-t-il des forces cachées en lui que nous ne connaissons pas encore. Pour le moment, je ne pense pas qu’il a son Dostoïesvki », confie-t-il.

C’est en effet sous le signe de ses auteurs fétiches, Dostoïevski et Tchekhov (le scénario de Sommeil d’hiver s’inspire librement de certaines de ses nouvelles), que se place ce cinéaste trop « intello » aux yeux des amateurs de films d’action. Durant trois heures quinze il montre l’Anatolie, à l’automne, puis sous la neige. « Les changements climatiques m’affectent beaucoup. Ils me font prendre conscience du cosmos qui nous entoure. J’aime les utiliser pour faire sentir le changement à l’intérieur de mes personnages. » 

L’esthétique époustouflante des images ? « C’est instinctif, cela me vient en tournant », précise ce perfectionniste qui « multiplie les prises ». Issu d’une famille étrangère au monde de l’art (son père, fonctionnaire, avait quitté Istanbul pour une petite ville de province), Ceylan est venu au cinéma par la photographie, en feuilletant, enfant, un livre offert par un ami. Adolescent, il se fabrique une chambre noire avant de passer derrière la caméra.

Prudent et discret

L’art, rien que l’art. Peu d’incursions en politique, où il se montre très prudent alors que la Turquie traverse une période troublée. À Cannes, pourtant, il est sorti de sa réserve pour dédier sa Palme « aux victimes des événements de Gezi, qui ont sacrifié leur vie pour notre avenir ». « Cette jeunesse [qui a participé au mouvement de contestation de mai-juin 2013] nous a beaucoup appris et étonnés. On ne pensait pas qu’elle avait cette capacité à réagir, on la croyait apolitique. On n’avait jamais entendu la voix de ces jeunes qui ont grandi derrière l’ordinateur. »

Autre geste symbolique : le jour de leur arrivée au Festival, alors que le drame de la mine de Soma (301 morts) endeuillait leur pays, Ceylan et ses acteurs ont arboré un brassard noir. Manière de protester contre l’incurie du gouvernement Erdogan, dont la recherche effrénée du profit ne fait pas bon ménage avec le respect des normes élémentaires de sécurité ? « On voulait attirer l’attention du monde, afin qu’il partage notre peine », commente Ceylan, qui dit avoir ressenti « un mélange de révolte et de douleur ». Pas un mot plus haut que l’autre. À nous de remplir les blancs…

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