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Sayyed Qutb, idéologue et martyr

Sayyed Qutb, idéologue et martyr

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L’intellectuel égyptien (1906-1966), membre des Frères musulmans, a développé une vision totalisante et idéale d’une société islamique moderne, qui porte les germes du jihadisme révolutionnaire.


C’est vrai. Il est difficile de percevoir les traces d’une pensée construite dans les discours rétrogrades et contradictoires des islamistes contemporains.

Les islamologues s’accordent généralement à fixer les racines du courant rigoriste chez Ibn Hanbal (780-855), puis Ibn Taymiyya (1263-1328). Mais le discours de ces théologiens restait circonscrit à une société profondément islamique où la distinction entre pratique privée de la foi et morale sociale n’avait pas grand sens. Si elle imprègne la mentalité de nombre de salafistes, ou simplement de musulmans conservateurs, il est difficile de tirer de la pensée de ces précurseurs un guide d’action pour la vie moderne.

La genèse de l’islam politique est à rechercher ailleurs, du côté d’une Égypte britannique (1879-1952) qui n’a plus grand-chose à voir avec le contexte du monde musulman des premiers siècles. Il s’agit d’une société largement laïcisée, tentée par l’occidentalisation et l’influence culturelle britannique. C’est pour lutter contre cette colonisation des esprits et l’imitation aveugle du modèle occidental que Hassan el-Banna (1906-1949) fonde en 1928 l’association des Frères musulmans.

Le projet de califat, s’il est bien formulé, apparaît plus comme un horizon fantasmé que comme un réel objectif à atteindre. L’accent est plutôt mis sur la nécessité d’indépendance culturelle et d’autodétermination politique, ce qui, aujourd’hui encore, constitue un des plus puissants facteurs d’adhésion à la doctrine de la confrérie. Le combat pour le retour à une société islamique est marqué dès son origine par des motivations fortement identitaires.

Le repoussoir américain

Après une vague de meurtres de hauts fonctionnaires par des Frères musulmans, le roi Farouk Ier fait assassiner Hassan el-Banna le 12 février 1949. Le maître n’aura pas eu le temps de rédiger une œuvre écrite conséquente (elle se limite à une autobiographie) ni de fixer une doctrine, son enseignement étant quasi exclusivement oral. Sa mort laisse donc un vide idéologique au sein de l’organisation.

Sayyed Qutb, dans les années 1940, n’a pas encore rallié les Frères musulmans. Issu d’une famille de petits notables ruraux de la région d’Assiout, en moyenne Égypte, il est même un proche du parti nationaliste Wafd, dont la devise est : « La religion est pour Dieu et la patrie pour tous. » En somme, l’exact contraire du programme des Frères, pour qui tout doit être tourné vers Dieu. Mais le parti indépendantiste finit par lui paraître trop modéré et compromis par sa bourgeoisie occidentalisée.

Dans son ouvrage paru en 1949, La Justice sociale en islam, Qutb défend la revendication d’un salaire minimum et milite pour l’extension des services publics. Son voyage aux États-Unis, en 1948, l’amènera à redéfinir radicalement sa pensée. Il est alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale et il est envoyé outre-Atlantique pour y étudier le système éducatif et trouver les moyens de l’importer en Égypte.

« Dans ce pays dur aux déshérités, voué au culte du dollar, sans valeurs qui fassent sens pour lui, il assiste à des explosions de joie suite à l’assassinat de Hassan el-Banna », écrit Gilles Kepel dans Le Prophète et Pharaon (éd. Gallimard). Qutb vit aussi très mal la proximité de l’autre sexe dans tous les aspects de la vie quotidienne : « Les Américaines savent que la séduction réside dans les seins ronds, les fesses pleines, les jambes bien formées – et elles montrent tout cela et ne le cachent pas. »

Il a sous les yeux le modèle de ce qu’il ne veut pas pour le monde musulman et l’Égypte. C’est le repoussoir américain, archétype de la société moderne et de ses dévoiements, qui le rapprochera des Frères à son retour en Égypte en 1950. Qutb va réinterpréter le combat anticolonial des débuts de la confrérie. Pour lui, cette lutte doit se traduire par le retour à un islam simplifié et purifié à l’extrême de toute influence et innovation. En 1953, il est élu au conseil de direction de l’organisation islamiste.

L’échec des théories marxistes

Le putsch de Nasser, qui destitue le vieux roi Farouk, en 1952, est soutenu par les Frères musulmans. Mais l’orientation socialiste de la politique nassérienne, dès 1954, ainsi qu’une omnipotence de plus en plus assumée finissent par éveiller les critiques acerbes des Frères, dont l’organisation est alors dissoute par le pouvoir.

Après la tentative d’assassinat contre Nasser le 26 octobre 1954, des milliers de Frères musulmans, dont Sayyed Qutb, sont arrêtés et jetés dans des camps de concentration. C’est là que l’écrivain rédige la majeure partie de son œuvre. À partir de 1962, il fait circuler des pages de son essai, Jalons sur la route.

Il y développe sa vision d’une humanité en perte de repères et de valeurs, du fait de l’idéologie individualiste occidentale. Il conclut aussi à l’échec des théories marxistes, qui ont fait de l’État une idole. Nous voilà donc revenus à l’état de jahiliyya (« ignorance ») des sociétés pré-islamiques, selon Qutb. Il s’agit de combattre cet ordre anté-islamique par la violence, seul moyen possible d’accéder au pouvoir.

Il construit alors un modèle de société islamique totale et fantasmée dont s’inspireront, consciemment ou non, la plupart des mouvements néofondamentalistes : « L’islam est un ordre intégré complet, un axe fixe autour duquel tourne la vie dans un ordre précis », précise-t-il.

En mai 1964, Qutb est relâché après l’intervention du président irakien Abd el-Salam Aref. Mais la publication intégrale des Jalons sur la route lui sera fatale. Accusé d’avoir constitué un groupe armé, il est pendu le 29 août 1966. Il demeurera pour beaucoup la figure du Frère musulman martyr du nassérisme. L’humiliation de la guerre des Six-Jours contre Israël en 1967 jettera le discrédit sur le nationalisme arabe et contribuera largement à diffuser la pensée de Sayyed Qutb dans l’opinion musulmane. La République islamique iranienne, qui a émis un timbre à son effigie en 1984, sait ce qu’elle lui doit.

Mais Qutb fera surtout des émules chez les ennemis les plus farouches du chiisme. Son frère, Mohammed, se chargera de diffuser sa pensée après sa mort, aidé dans son entreprise d’endoctrinement par le Royaume saoudien, où il trouve refuge dans les années 1970 avec bien d’autres théoriciens du mouvement. Parmi ses étudiants les plus assidus à l’université du roi Abdelaziz de Jeddah, se trouve un certain Oussama Ben Laden… 

 

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