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Les dieux du Baïkal

Les dieux du Baïkal

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Chamanisme, bouddhisme, judaïsme, communisme, catholicisme, islam et orthodoxie : toutes les croyances se retrouvent (et se mélangent) autour de la plus grande réserve d’eau douce du monde. Choses vues (et entendues) par Jean-Louis Gouraud.


Je ne sais pas comment ils s’y sont pris pour mesurer le truc, toujours est-il que des spécialistes ont réussi à calculer la masse globale d’eau douce existant à la surface de la Terre, dans tous les fleuves et toutes les rivières, tous les lacs et tous les étangs, tous les torrents et tous les ruisseaux de tous les continents ! D’après ces scientifiques, 20 % du total se trouverait retenu en un seul lieu : le lac Baïkal.

Baïkal ! Depuis mon enfance, ce nom me fait rêver. Depuis l’époque, précisément, où mon maître d’école, nous proposant de contempler le planisphère qui ornait un des murs de la classe, nous expliqua, en désignant la petite égratignure bleue perdue au milieu de la Sibérie, que ce lac avait une superficie égale à celle de la Belgique : un peu plus de 30 000 km2. 

Un lac grand comme un pays ! S’il n’est pas, en réalité, le plus grand du monde (il y en a un ou deux plus vastes encore au Canada), du moins est-il le plus profond (1 637 m) et, du coup, celui qui contient le plus d’eau. Et de loin : 23 000 km3, soit vingt-trois fois mille milliards de litres ! Je répète : un cinquième des réserves mondiales d’eau douce. Ce pourcentage stupéfiant est un des rares chiffres qui soient restés gravés dans ma mémoire.

Devenu grand, je n’eus de cesse d’aller voir de plus près cet extraordinaire réservoir. La première fois, c’était à l’époque soviétique, voici une trentaine d’années. Depuis lors, j’éprouve, à intervalles réguliers, l’irrépressible besoin d’y revenir, un peu comme les saumons qui, chaque année, remontent les torrents pour retrouver leur berceau, leur source : se  ressourcer.

N’ayons pas peur des mots. Ce que l’on ressent en contemplant cette contrée relève  de la mystique ou, si l’on préfère, de la magie. Aussi mécréant qu’on soit, on ne peut s’empêcher d’y éprouver une sensation de perfection, d’accomplissement, d’aboutissement, de plénitude, de finitude. Et aussi incroyant qu’on soit, de penser à Dieu.

Ici, le dieu le plus proche, c’est le Baïkal lui-même, qui fait l’objet depuis toujours de la part des populations qui en vivent (et parfois en meurent) d’une véritable vénération, et dont le culte ne s’est pas interrompu avec l’instauration du communisme.

Il est vrai qu’on est en terroir de tradition chamanique. C’est-à-dire imprégné de la certitude que tout est régi par, sinon des dieux, du moins des esprits : la marche de l’univers, le vent, les tempêtes, la chaleur et le froid, l’abondance ou l’absence de gibier, les arbres, la terre elle-même et, bien sûr, le Baïkal.
Le chamanisme n’est pas vraiment une religion : plutôt une vision du monde – qui correspond d’ailleurs assez bien à mes convictions personnelles, à savoir que l’homme, placé tout en bas de l’échelle cosmique, au même niveau, ou à peu près, que les animaux, est soumis à des forces incompréhensibles et capricieuses qui lui sont infiniment supérieures – dont il est bien obligé de s’accommoder et avec lesquelles il ne peut que chercher à composer.

Ce vieux fonds chamanique continue, de nos jours, à dominer les mentalités sibériennes, un peu comme le vieux fonds animiste continue à dominer les mentalités africaines, y compris dans les populations ayant adopté, de gré ou de force, le christianisme ou l’islam dans des temps plus ou moins reculés.

Chez les Bouriates, population mongole (on les appelle d’ailleurs aussi les Mongols de la forêt) qui occupait les deux rives du Baïkal avant l’arrivée des Russes, la religion adoptée est le bouddhisme, de type tibétain. Mais cette conversion ne semble pas avoir fait reculer beaucoup les convictions chamaniques, encore très vivaces. Et même de plus en plus vivaces, si j’en juge par la prolifération dans la région de chamanes parmi lesquels il est difficile de distinguer les charlatans de ceux qui ont une (réelle ?) capacité à communiquer avec les esprits.

Interdites au temps du communisme, ces pratiques, qui ont connu après l’éclatement de l’URSS un renouveau spectaculaire, ne paraissent d’ailleurs pas incompatibles entre elles. On peut très bien faire le matin fonctionner à tout va les moulins à prière d’un des temples édifiés depuis peu, et l’après-midi supplier les esprits, qui se cachent dans un rocher sacré, de vous être favorables, quitte à tenter de les soudoyer en déversant sur ledit caillou quelques piécettes ou en partageant avec eux le contenu d’une bouteille de vodka.

Folklore post-soviétique

Aujourd’hui, bouddhisme et chamanisme sont devenus bien plus que des religions ou des croyances : de véritables marqueurs identitaires. Si les Russes dominent très largement sur la rive occidentale du lac Baïkal, les Bouriates représentent encore une forte minorité sur la rive orientale, constituée d’ailleurs, depuis l’époque soviétique, en république autonome : la république de Bouriatie fait partie des quelque 80 entités administratives qui forment aujourd’hui la Fédération de Russie.

Certes, la place principale de la capitale de cette républiquette, Oulan-Oude (un petit million d’habitants), est toujours ornée d’une incroyable sculpture : une tête énorme, gigantesque, monumentale reproduisant la tête de Lénine – le dieu du communisme –, mais les pouvoirs locaux ont multiplié depuis les références à la culture mongole, quitte à la folkloriser.
C’est ainsi que, par exemple, des cérémonies soi-disant chamaniques sont organisées pour les touristes, et que ces derniers sont invités à visiter les temples bouddhistes flambant neufs construits dans les environs.

La rive occidentale, sur laquelle les Russes ont commencé à arriver dès le milieu du XVII e siècle, a connu elle aussi un extraordinaire regain religieux après l’effondrement de l’URSS. Profitant du vide idéologique qui s’en est suivi, de nombreux missionnaires (souvent américains) d’Églises dites évangélistes se sont précipités sur les ruines de l’URSS pour convertir à tour de bras les populations déboussolées.
Avec un certain succès, jusqu’à ce que l’Église orthodoxe reprenne la main et chasse ces intrus. Leur passage a toutefois laissé quelques traces. C’est ainsi que Natalia, la charmante interprète qui a bien voulu m’accompagner lors de mes récentes pérégrinations circumbaïkaliennes, m’a confessé (si je peux utiliser ce mot) sa conversion, au moment de la perestroïka, dans les années 1990, et son appartenance à une Église pentecôtiste faisant toujours preuve, semble-t-il, d’une certaine vitalité.

Melting pot sibérien

Terre d’exil, de bagne, de relégation, la Sibérie en général, la région du Baïkal en particulier, offre depuis sa « découverte » (sa colonisation) par les Russes une étonnante mosaïque ethnique et religieuse, due à la superposition de populations déportées ou immigrées et de populations plus ou moins indigènes : les Bouriates (Mongols), qui, au xiii e siècle, avaient chassé de la région les occupants de l’époque, les Yakoutes (turciques) et les Evenks (toungouses). Arrivèrent ensuite les cosaques, dépêchés par le tsar de Russie, désireux d’étendre son empire à l’est – bientôt suivis de cohortes de pieux orthodoxes épouvantés par les réformes décidées en 1655 par Nikon, le patriarche de Moscou, et soutenues par l’empereur.
Pour échapper à la vindicte de l’Église officielle, beaucoup de ces malheureux s’enfuirent, par villages entiers, jusqu’au plus profond des profondeurs sibériennes, espérant pouvoir ainsi pratiquer en toute tranquillité leurs rituels, interdits par la réforme. Ayant survécu aux persécutions tsaristes puis bolcheviques, ces religieux – on les appelle les vieux-croyants –, très attachés à leurs coutumes et traditions, y compris vestimentaires, ont constitué ici ou là des bourgades, notamment en Bouriatie, faciles à reconnaître à leurs isbas toujours coquettes et à la gentillesse de leurs habitants, toujours avenants.

La principale cité de la région, Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, légèrement plus peuplée que sa ville sœur, Oulan-Oude, située de l’autre côté du lac Baïkal, est hérissée de bâtiments religieux qui témoignent des vicissitudes du peuplement de la région. La construction d’une importante cathédrale de briques a été autorisée pour permettre aux déportés polonais (et à quelques Allemands) de pratiquer leur culte catholique.
Une étrange mosquée, à l’architecture très européenne, sur laquelle un minaret a été ajouté tout récemment (2012), offre aux Tatars et autres populations musulmanes égarées ici par les caprices de l’histoire la possibilité de se livrer à leurs ablutions et d’en appeler, le vendredi surtout, à Allah. Une synagogue proprette, enfin, atteste l’existence d’une communauté juive encore assez nombreuse, bien qu’elle ait beaucoup diminué au moment de la perestroïka, lorsque Gorbatchev a autorisé les Juifs soviétiques à émigrer (massivement) vers Israël.

Présence juive

La présence juive dans la région est plus spectaculaire encore sur la rive bouriate du Baïkal, lorsqu’on visite la bourgade de Bargouzine, où des cosaques fondèrent au XVIII e siècle un poste avancé, et où l’impératrice Catherine envoya, histoire de faciliter le développement de la contrée, d’importants contingents de juifs. Le cimetière témoigne de cette implantation. S’il n’y a plus guère de Juifs pratiquants dans cette petite ville, on peut avoir la surprise de croiser un de leurs lointains descendants. C’est ce qui m’est arrivé en m’arrêtant pour déjeuner chez une accueillante babouchka d’un très joli petit village des environs, Souvo.
Elle s’appelle Nina, possède trois vaches laitières et cultive un lopin d’un demi-hectare sur lequel elle fait pousser quelques légumes, du chou et quantité de pommes de terre. Elle n’a probablement pas encore tout à fait 50 ans mais paraît avoir déjà dépassé la soixantaine. Je lui demande si elle est née ici. «Oui, me répond-elle. Mon mari aussi. Mes parents et grands-parents également. Je pense qu’il y a parmi mes ancêtres un de ces juifs amenés à Bargouzine par la Grande Catherine et devenus, par alliances successives, orthodoxes, puis communistes, puis, aujourd’hui, rien du tout, ou du moins pas grand-chose. »

Ce n’est pourtant pas l’impression générale que je tire de mon récent séjour dans la région, où j’ai senti plutôt l’inverse : un regain de spiritualité, une renaissance religieuse, une résurrection (!) dont l’histoire de Serguei est un peu l’illustration.

Mission divine

Serguei est un jeune Russe venu étudier à Paris où il rencontre sa future femme, elle aussi étudiante, elle aussi d’origine russe, elle aussi très pieuse. Au cours d’un pèlerinage qu’il accomplit au mont Athos, péninsule grecque peuplée exclusivement de moines (mâles), qui est un peu le centre spirituel de l’orthodoxie, Serguei acquiert la certitude que Dieu attend quelque chose de lui.
Quoi exactement ? Il ne le sait pas encore, mais lorsqu’il se rend, pour gagner quelques sous (comme guide-interprète franco-russe), sur l’île d’Olkhon, il comprend : Khoujir, le petit village qui sert de chef-lieu à cette grande île – la seule du lac Baïkal –, n’a pas de lieu de culte. Au lendemain de la perestroïka, les habitants ont bien essayé de construire sur une hauteur une chapelle mais, faute de moyens, elle est restée à l’état de chantier.
Pour Serguei, c’est clair : Dieu l’a envoyé ici pour qu’il en achève la construction. Il a alors demandé à sa femme d’abandonner le bon job qu’elle avait à Paris et de le rejoindre. À eux deux, ils ont terminé les travaux, et fait quelques enfants. Dix ans après, ils sont toujours là. Un prêtre a été envoyé de Moscou, mais c’est toujours Serguei qui, plusieurs fois par jour, fait sonner les cloches pour appeler les fidèles à la prière.

Si un jour vous avez la chance de vous rendre sur l’île d’Olkhon, ce que je vous souhaite, car c’est un des plus beaux endroits du monde, ne manquez pas d’aller vous recueillir dans cette jolie chapelle située sur un promontoire d’où l’on peut apercevoir un gros caillou fiché au milieu des flots, qu’on appelle ici le « rocher du chamane ». 

 

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