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Religion du marché, marché de la religion

Religion du marché, marché de la religion

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Capitalisme ultralibéral d’un côté, crispation religieuse et identitaire de l’autre. Ces deux forces idéologiques, explique notre collaboratrice Sophie Bessis dans son dernier livre, dominent le monde et le mènent à une « double impasse ». Qu’il faudra absolument réussir à dépasser.


Voilà un livre qui ne manque pas d’ambition. L’objectif de l’auteur ? Rien moins que de déchiffrer le monde dans lequel nous vivons en décrivant puis en analysant les deux idéologies qui régentent aujourd’hui pour l’essentiel nos existences d’un bout à l’autre de la planète : d’un côté, le capitalisme triomphant sous sa forme ultralibérale et transformant les humains en un troupeau de consommateurs jamais rassasiés ; de l’autre, les discours religieux et/ou identitaires qui prospèrent un peu partout, sous une forme très visible (les islamistes, les églises évangéliques, les nationalistes hindous, etc.) ou plus insidieuse, et entendent inspirer les politiques pour tout ce qui concerne la vie en société.

Ces deux versants de la réalité ont été étudiés dans de nombreux ouvrages s’interrogeant sur la trajectoire de l’humanité en ce début du xxie siècle. Mais l’abord de ces questions à partir d’une démarche sensible à tous les facteurs explicatifs (historique, démographique, géopolitique, économique et théologique) et surtout la prise en compte simultanée des deux dimensions majeures de l’évolution actuelle de nos sociétés donne à ce livre une originalité certaine. Qui est renforcée par le regard savant que l’auteur porte sur le vécu et les conséquences de cette mutation dans le monde arabe avant, pendant et après les fameux « printemps ».

 

Prospérité éternelle

Sophie Bessis évoque les origines des deux phénomènes considérés : on peut remonter pour comprendre leur dynamique aux premiers temps de l’essor du capitalisme, déjà porteurs de contradictions, ou aux moments encore plus lointains où diverses conceptions de l’islam ou de la chrétienté ont commencé à s’affronter. Mais elle se concentre sur des temps plus récents car la période cruciale, où s’amorce un véritable basculement, est à situer dans les années 1980. On assiste alors à la mort de l’« ancien monde » et à l’apparition d’un « nouvel âge ».

En même temps que s’achève la guerre froide et que les idéologies et utopies séculières perdent leur capacité d’influence, d’autres événements contribuent à changer la donne : révolution khoméiniste en Iran, chocs pétroliers, essor du numérique, primauté de la finance, mondialisation des échanges, etc. On passe, dira-t-on, de la modernité à la postmodernité. Le monde où dominaient les valeurs des Lumières – ces « universaux » profanes que sont la liberté individuelle, la démocratie, etc. –, et cela même dans les régions où il ne pouvait s’agir encore que d’aspirations à réaliser, cède la place à un autre, où vont prospérer de concert deux véritables fondamentalismes.
D’une part le fondamentalisme religieux aux relents obscurantistes promettant le salut éternel, d’autre part le fondamentalisme marchand promettant à tous la possession de biens matériels. Le premier n’étant pas nécessairement beaucoup plus inquiétant que le second, même si l’un donne l’impression d’être conservateur et tourné vers le passé, justifiant parfois la violence, et l’autre progressiste et tourné vers l’avenir.

Tous deux ont des visées totalitaires. Ils « tiennent en horreur cet individu libre forgé par la modernité, capable de s’agréger en collectif politique », donc le citoyen, et ont pour ambition « d’enfermer tout l’humain dans leur ordre », soit de l’aliéner, de l’asservir, de ne lui laisser aucune marge de choix.
L’obèse dépendant et l’intégriste borné ne sont ainsi que des figures extrêmes mais emblématiques de deux courants plus complémentaires que concurrents. La tolérance, le mot est faible, dont ont maintes fois fait preuve les pays occidentaux les plus « libéraux » – États-Unis en tête – envers les mouvements de l’islam politique tout comme la faculté des régimes islamistes à s’accommoder de la société de consommation le montrent bien. De même que l’aversion des uns et des autres pour la pluralité culturelle et plus généralement pour toute entreprise culturelle non soumise aux logiques du marché.

 

Symptomatique monde arabe

En quoi, hormis la familiarité de l’essayiste avec cet univers, le monde arabe fournit-il un bon terrain d’observation pour évoquer ce recul de l’universalisme issu des Lumières qu’elle dénonce ? On peut considérer que ce qui s’est passé dans cette région où les pouvoirs politiques autoritaires ont été contestés presque partout depuis 2011 a constitué un laboratoire à ciel ouvert.
Car il se fabrique aujourd’hui « une des versions de l’humanité postmoderne » dans cet univers où, en particulier dans les pays du Golfe, « la culture est réduite en même temps à une caricature identitaire se résumant à l’appartenance religieuse et à une servile imitation des paradis marchands d’une Amérique aussi révérée que haïe ». Un univers où l’on peut « affubler sa petite fille non encore voilée de lunettes et d’oreilles de Minnie Mouse quand on porte soi-même le niqab ».

Nulle part ailleurs, peut-être, ne coexistent aussi spectaculairement crispation identitaire et adhésion au mode de vie mondialisé. Mais nulle part ailleurs le rapport des sphères publiques et politiques au religieux ne s’avère un enjeu à ce point majeur et donc porteur d’espoir – l’exemple tunisien est à cet égard édifiant. Voilà pourquoi, alors même que tous les regards sont plutôt tournés vers l’Asie quand on s’interroge sur l’avenir de la planète, il est judicieux de scruter en profondeur ce qui se passe dans l’arc qui va de l’Atlantique au Moyen-Orient.

Une exploration qui n’incite guère à l’optimisme quant à la possibilité pour l’humanité entière de dépasser sa soumission aux deux fondamentalismes. Le titre même de l’ouvrage souligne à la fois l’ampleur du danger et la nécessité d’y faire face. Si l’on s’engage depuis les années 1980 dans une « double impasse », voilà une bonne raison de refuser de se diriger dans cette direction. Et s’il est difficile de proposer des solutions pratiques à cet effet, il n’est pas futile de se demander qui peut encore défendre les projets libérateurs et où cela peut se faire.
L’Occident, s’étant accommodé des nouveaux relativismes, est-il encore le plus apte à défendre les universaux, ces valeurs humanistes dont il était le gardien depuis plus de deux siècles ? Sophie Bessis ne cache pas qu’elle pense autant qu’elle espère que c’est désormais au sud de la planète – dans le monde arabe mais aussi dans tous les suds – que réside l’espoir de voir se mener « la bataille pour s’approprier un universalisme laissé ailleurs en déshérence ». Espoir réaliste ou wishful thinking ?

 

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