Service national, service civique... des mythes et des besoins

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« Ah, si l’on avait encore le service militaire ! » Depuis les attentats des 7 et 9 janvier, à droite comme à gauche, de multiples voix s’élèvent en France pour regretter le service national.


Qui serait, selon ses partisans, un creuset favorable à l’intégration et au mélange des classes sociales, autant qu’un formidable outil pour rattraper les jeunes « radicalisés ». Sans aller jusqu’à lui prêter ces vertus, il faut poser plusieurs questions essentielles.

Un nouveau service national pourrait-il être utile à une majorité de jeunes ? Donnerait-il aux jeunes une meilleure perception des valeurs de la République ?

Je n’en suis pas sûr : pourquoi les militaires seraient-ils plus pédagogues que les professeurs ? Il n’en demeure pas moins qu’un nouveau « service », sous une forme ou sous une autre, pourrait être fort utile à de nombreux jeunes… s’il est bien fait ! Le brassage social n’est pas un vain mot. Il faut sortir les privilégiés de leurs ghettos de fils de riches persuadés que leurs privilèges sont naturels et mérités. Il faut aussi, bien sûr, donner à tous les banlieusards un autre horizon que celui de leur « neuf-trois ». Passer quelques semaines hors de son monde ne peut qu’être profitable au plus grand nombre. Mais bien sûr pour que ce brassage social ait un sens il faut qu’il soit total, c’est-à-dire sans les exemptions pour « fils à papa ».

Un nouveau service national pourrait-il être utile à la France ? À ses services ? À sa défense ?

Le service civique des jeunes au profit des malades, de l’environnement, de la sécurité incendie… est loué par la quasi-totalité des hommes politiques. Lors des élections présidentielles de 2007, les trois principaux candidats, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou avaient mis le service civique en très bonne place dans leurs propositions de campagne. Et entendaient l’instituer sous sa forme la plus contraignante : celle d’un service civique obligatoire pour tous et pour toutes pendant une durée voisine d’au moins six mois. Arrivé au pouvoir, Nicolas Sarkozy s’est vite rendu compte des difficultés : il ne suffit pas d’avoir des jeunes disponibles, encore faut-il pouvoir les encadrer correctement et les employer sans créer une concurrence déloyale pour les entreprises qui payent les salaires et les charges de leurs employés.

Le président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers disait il y a quelques années : si l’on me donne 5 000 jeunes « gratuits », je suis ravi. S’i1 s’agit de 10 000, je peux m’en sortir, mais au-delà nous serions noyés. Dans les hôpitaux, il en va à peu près de même. Il est vrai que, du côté des associations, il y a beaucoup de disponibilités, mais dans la plupart des cas les jeunes sont livrés à eux-mêmes : il n’y a guère de brassage social ! En outre, ils prennent souvent la place d’un salarié. Souvent aussi les associations constatent que l’octroi d’un jeune en service civique entraîne une réduction significative des subventions.

Face à ces difficultés, Nicolas Sarkozy a dû se contenter d’un service civique réservé aux seuls volontaires… et encore pas à tous. En 2011, François Fillon a annoncé comme un exploit de réussir à financer 25 000 missions de volontaires. On est loin, bien loin, du service civique pour tous.

Au moment de son élection, le président Hollande a déclaré vouloir atteindre les 100 000 volontaires en service civique avant la fin de son mandat. Et à la suite des attentats de janvier, il vient d’affirmer vouloir faire grimper ce chiffre à 150 000. Je crains qu’il n’ait du mal à y parvenir… sauf s’il développe sérieusement le recrutement « défense » au sein du service civique. Actuellement, il existe bien des volontaires sous les drapeaux, mais les effectifs, d’ailleurs en baisse, ont du mal à dépasser les 3 000 hommes, et ce malgré les possibilités nouvelles du volet « deuxième chance » destiné aux jeunes ayant échoué au cours de leur premier parcours scolaire.

La défense a-t-elle besoin d’un service civique de défense numériquement significatif ?

La réponse est clairement oui. Actuellement, les militaires ne sont pas assez nombreux pour tenir la posture Vigipirate-attentats pendant plus de quelques semaines. Et pourtant, on ne garde pas tous les lieux qu’il faudrait protéger si les terroristes augmentaient leur pression. Si un attentat avait lieu contre une usine chimique, il faudrait garder toutes les usines chimiques. Si une préfecture était attaquée, si un train de chlore était détruit, si un transformateur sautait, si un château d’eau s’effondrait, si un barrage… Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour constater que, faute de réserves suffisantes, la République ne pourrait faire face à tous les besoins de protection qui se manifesteraient si les actions terroristes se diversifiaient.

Un service volontaire de défense aux moyens renforcés permettrait d’augmenter assez rapidement le nombre de jeunes Français sous les drapeaux. On ne leur demanderait certes pas de guerroyer outre-mer mais, avec un entraînement de quelques semaines, ils pourraient garder les points sensibles… comme le faisaient leurs aînés juste après leurs classes du temps du service militaire obligatoire. Ce recrutement permettrait surtout en quelques années de recréer une réserve militaire digne de ce nom.

Relancer un service militaire obligatoire : est-ce souhaitable ? Est-ce réaliste ?

On peut tout à fait comprendre que certains souhaitent un retour de la conscription, tant le besoin d’effectifs militaires nombreux peut se révéler du jour au lendemain vital. Le malheur est que les armées n’ont plus du tout les cadres nécessaires pour former pendant plusieurs mois des centaines et des centaines de milliers de soldats… et de soldates, puisque aujourd’hui personne ne semble envisager que l’on puisse donner des obligations aux hommes sans les imposer aussi aux femmes

Une classe d’âge représente aujourd’hui près de 800 000 jeunes. Comment peut-on envisager de les recruter tous pendant, par exemple, six mois, alors que les effectifs des sous-officiers (d’active et sous contrat) de l’armée de terre sont inférieurs à 37 000, qu’une grande partie d’entre eux sert outre-mer, et que les autres sont fort occupés à former les personnels, entretenir les matériels… Sans parler de Vigipirate !

Les armées françaises ont un besoin vital d’effectifs mobilisables nombreux. Il n’en demeure pas moins que recréer un service national (civil ou militaire ) pour tous les jeunes Français est un mythe. Un mythe dangereux s’il conduit à repousser la seule solution raisonnable : développer rapidement un service civique de défense de qualité permettant en quelques années de disposer à nouveau d’une réserve de la République ou garde nationale digne de ce nom.

Mieux vaut quelques dizaines de milliers de volontaires de défense correctement encadrés que des centaines de milliers de conscrits impossibles à former. 

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