Disparition de Claude Durand : sa dernière chronique

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Triste nouvelle : le grand éditeur français Claude Durand nous a quittés. Il avait notamment fait découvrir au public francophone Gabriel Garcia Marquez et d'Alexandre Soljenitsyne. Depuis quelques années, il offrait chaque mois aux lecteurs de La Revue ses "Bloc-notes" ciselés, et prouvait qu'il était un styliste de grand talent en plus d'être le "pape" de l'édition française.
Voici sa dernière chronique, publiée dans le numéro d'avril-mai de La Revue


"Inauguration

En 1926 est inaugurée dans le Ve arrondissement de Paris, par le sultan du Maroc accompagné de l’« islamophile » Lyautey, la Grande Mosquée de Paris. Le 13 juillet, Charles Maurras publie à cette occasion dans Aspects de la France les lignes suivantes, que cite Bernard Godard dans son ouvrage sur La Question musulmane en France (éd. Fayard, février 2015) :

« S’il y a un réveil de l’islam, et je ne crois pas que l’on puisse en douter, un trophée de cette foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les plus grands docteurs de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir. […] La construction officielle de la Mosquée, et surtout son inauguration officielle en grande pompe républicaine, expriment quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. […] Fasse le Ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu et que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par le sentiment de notre faiblesse. »

Si l’on pouvait encore douter de la filiation maurassienne des théoriciens actuels du « grand remplacement », du déclinisme occidental et du « suicide français », pareil couplet suffirait à l’attester. Mais on ne peut qu’être aussi frappé, ici, par l’usage d’expressions comme « pénétration de notre pays » ou « prise de possession par nos sujets » : bien qu’il n’eût pas encore écrit à l’époque Malaise dans la civilisation, elles n’eussent pas manqué de faire les choux gras du docteur Freud.

 

Destin

En ce siècle adolescent, jamais, nous dit-on, l’individu occidental n’a été aussi libre, alors qu’il n’est pas un seul de ses faits et gestes qui ne fasse l’objet d’un article de loi, d’un décret, d’un arrêté ou d’une circulaire le codifiant, en fixant les limites et en stipulant les modalités. Jamais non plus, prétendent les statisticiens, la condition des plus misérables habitants de la planète ne s’est autant améliorée, même si, dans le même temps, l’idéal égalitaire en a encore pris un coup, les plus bas revenus accusant un différentiel accru par rapport aux plus hauts : on dirait qu’un peu moins de pauvreté chez les uns ne peut que résulter de beaucoup plus de richesse chez les autres.

Et qu’en est-il de la fraternité ? Étrange mot, chrétien en diable, brandi pourtant à l’époque de la confiscation des biens du clergé et du culte de l’Être suprême, mais aussi, il est vrai, à celle de la Patrie en danger et des soldats de l’an II. Hormis localement, dans les épisodes où des catastrophes, naturelles ou autres, incitent à se prêter aide et assistance, les Français paraissent ne pas faire grand cas de cette notion, ou c’est comme au sein de ces familles où, entre les enfants, la jalousie l’emporte souvent sur l’affection. Chacun (ou chacune) se croit le moins aimé, le moins bien servi, en butte à plus d’exigences et d’admonestations. En temps ordinaire, le peuple français est une immense fratrie dont tous les membres se sentent ou se voudraient enfants uniques.

Le syndicat catholique polonais que Lech Walesa conduisit à la victoire ne s’appelait pas « Fraternité », mais « Solidarité ». Le mot reflète mieux la dimension collective de l’action qui meut et transforme les sociétés. Or c’est bien le relâchement, voire l’absence de cette dimension qui détend le ressort et anémie la volonté de ce pays. Abstentions record aux élections et faible taux de syndicalisation : l’évolution au fil des ans des deux indices en témoigne. Quel dirigeant, conscient que le salut est dans la restauration du lien social, aura l’audace de faire adopter le vote obligatoire à tous les scrutins, comme il en va déjà en certains pays, et l’adhésion tout aussi obligatoire à une organisation professionnelle des salariés aussi bien que de ceux qui sont en quête d’emploi ? La remobilisation des citoyens et la fin du détournement de la volonté générale par les corps intermédiaires sont à ce prix.

 

La plume ou la touche

Quand, au siècle dernier, pour améliorer notre connaissance de la langue de Shakespeare, le collège nous mettait en relation avec des correspondants anglo-saxons de notre âge, j’étais déjà frappé qu’à mes lettres en écriture cursive ils répondaient en lettres scriptes, aussi soucieux, semblait-il, par cette graphie standard, de nous faciliter la lecture de leur missive que nous l’étions, nous, d’affirmer notre identité par une trace singulière s’apparentant à une signature ou à une empreinte.

Rien d’étonnant, donc, à l’heure où les ordinateurs portables ont remplacé les blocs-notes dans les amphithéâtres universitaires, à ce qu’outre-Atlantique l’apprentissage du clavier dès les petites classes se soit accompagné de l’abandon pur et simple des boucles, pleins et déliés de l’écriture traditionnelle. Supports et signes n’ont-ils pas connu d’autres mutations depuis les hiéroglyphes et les tablettes sumériennes ?

Les experts en neurosciences sont partagés sur les conséquences de celle-ci. La plupart mettent l’accent sur les différences entre les schémas cognitifs mis en jeu par l’une et l’autre pratiques : là où le stylo mobilise des capacités sensorielles (préhension de l’outil par le scripteur, contact du papier, vagabondage de l’œil et de la main sur la page blanche, etc.), motrices (pression ou légèreté des doigts), cognitives (pilotage de la graphie par le cerveau), il suffit à l’utilisateur du clavier de taper une touche, quelle que soit la lettre recherchée, geste d’une acquisition on ne peut plus facile, mais, en contrepartie de cette aisance dans le quadrille des phalanges, il lui faut mouler son message dans un traitement de texte plus ou moins normatif et standardisé où tend à se perdre la mémoire de ses progrès et de ses repentirs.

Autre enseignement intéressant tiré d’une enquête menée sur quelques centaines d’étudiants de Princeton : là où ceux qui prennent des notes sur leur ordinateur se noient dans la littéralité du cours sans aucun effort de synthèse, les adeptes du stylo, en le reformulant et le condensant, effectuent un travail de compréhension qui leur facilite l’acquisition du contenu.

En France, nombre de spécialistes estiment que renoncer à l’apprentissage et à la pratique de l’écriture manuscrite rejaillirait tôt ou tard sur ceux de la lecture. À l’inverse, des pédagogues pensent qu’on surmonterait mieux l’échec scolaire en bannissant la plume et les lettres attachées au profit du clavier et de ses caractères pareils à ceux des livres. Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’exception culturelle et lutte contre les inégalités ne font pas bon ménage.

 

Histoire-Géo

Longtemps l’histoire domina sa discipline sœur, la géographie, qui faisait figure d’accessit et d’accessoire. Le double d’heures de cours était accordé à la première, et le lycéen moyen n’était pas trop pénalisé de méconnaître la production mondiale annuelle de sorgho ou de prendre Melbourne pour la capitale de l’Australie. À l’université, les historiens penchaient et enseignaient plutôt à droite, les géographes plutôt à gauche, voire souvent pensaient et parlaient communiste.

L’école des Annales, avec sa transversalité, son goût du comparatif et de la statistique, a modifié la donne chez les premiers, qui ont ménagé toute leur place aux mouvements sociaux, aux échanges commerciaux, aux phénomènes économiques et monétaires, à la démographie. Autour de la revue Hérodote, les seconds ont remis à sa juste place la géographie physique pour donner toute la leur aux domaines que, pour les traiter de leur point de vue, venaient de s’annexer les premiers. Entre les uns et les autres, le spatio-temporel marque une réconciliation œcuménique non exempte de rivalités.

Comme si la multiplication des chercheurs avait rétréci les dimensions de leurs champs d’études, à l’âge d’or des fresques
de grands maîtres a succédé une vogue de la microhistoire butinant sur des sujets aussi limités et insolites que la couleur bleue, le vase
de nuit, le sapin de Noël, la prothèse dentaire ou la masturbation ; de leur côté, une bande de nouveaux géographes, lassés du pullulement de graphiques, pyramides et camemberts que l’appoint de l’ordinateur a fait jaillir de leurs imprimantes, se sont mis à cartographier les cicatrices de l’Histoire, et, à l’imitation d’un Michel Foucher, spécialiste des fronts et frontières, se sont employés à recenser et expliquer les murs (de la honte, sécessionnistes ou protecteurs), les parcs animaliers, les centres de loisirs, les camps (de la mort, de prisonniers ou de réfugiés), les nécropoles (civiles ou militaires, antiques ou récentes, ossuaires, charniers, fosses communes). Là où les commémorations exhument les documents d’archives, l’actualité électorale ou géopolitique requiert de la presse qu’elle mobilise les artistes de la carte « parlante ». 

À Blois son salon des historiens, à Saint-Dié celui des géographes. Si longtemps déséquilibrée, la relation entre les deux disciplines
a tout gagné de la transformation de leur mariage forcé en union libre."

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