S'inviter chez des Russes déchaînés

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Une porte d'entrée ordinaire, un immeuble en briques d'un quartier d'Asnières, à deux pas du métro Gabriel Péri. On pénètre avec quelques doutes : sommes-nous bien venus au théâtre ? L'intérieur est un peu décrépi, la moquette sur les murs indique que les derniers travaux de rafraîchissement remontent aux années 1980. Derrière des stores en verre poussiéreux, le caissier nous met au parfum : « C'est un lieu privé, merci de signer une décharge. »

Ce soir pluvieux de novembre, la Tribu des Pendards joue Tchekhov au troisième étage du 1 rue Jean-Jacques Rousseau. Cette jeune troupe dirigée par le metteur en scène Imad Assaf s'est gagné une petite notoriété janvier dernier en revisitant avec succès Les Fourberies de Scapin. Un pari risqué tant l'image d'un auteur scolaire difficile à dépoussiérer colle à Molière. Ils ont cette fois choisi de s'attaquer au grand théâtre russe en donnant deux courtes comédies écrites en 1888, L'Ours et Une demande en mariage. Deux farces qui campent l'univers des petits propriétaires terriens russes de la fin du XIX è siècle et exploitent la tension comique entre sentiments contradictoires violents.

 

Comme à la maison

Les spectateurs longent les murs décorés d'improbables tableaux de maîtres puzzlifiés et d'extincteurs probablement « pas aux normes ». Le public patiente au premier, dans une « Salle d'exposition », en fait un grand appartement vide, où un verre leur est offert. Imad Assaf fait son entrée, salue les 25 spectateurs que peut contenir la petite salle improvisée. « N'hésitez pas à parler autour de vous de la pièce, notre communication est essentiellement basée sur le bouche à oreille. Ah et faites attention quand vous fermez les portes, pour ne pas déranger les voisins. » Il est temps de grimper au troisième, et d'assister à la première pièce de la soirée, L'Ours.

A notre entrée dans la salle, en fait un autre appartement, occupé celui-là, la pièce a déjà commencé. Pas d'estrade, les deux comédiens sont au même niveau que les spectateurs, qui prennent peu à peu place sur de simples chaises disposées autour de la scène. Une jeune femme, les yeux dans le vide, joue du zippo, installée au pied de son sofa. Un homme est accoudé au bar, il passe le temps en brûlant des allumettes.

Le choix de jouer la pièce dans un tel lieu prend tout son sens : c'est un réel parti pris d'une mise en scène astucieuse. L'entrée, la cuisine et le salon de la maison russe où se déroule l'action sont aussi ceux du véritable appartement d'Asnières. En confondant ainsi lieu fictif et lieu réel, le spectateur se retrouve immergé dans le décor. L'effet est saisissant.

 

Le deuil comme revanche

La jeune femme, Elena Ivanovna Popova, a perdu son mari il y a sept mois et s'enferme depuis dans sa propriété fermière, refusant de recevoir qui que ce soit. Son valet, l'homme aux allumettes, la supplie de se laisser séduire par un des fermiers du coin, en vain. La veuve, longtemps trompée par son époux, se complaît dans une fidélité excessive. Une forme de douce démence qui fait soupçonner un désir paradoxal de vengeance, par le contraste offert entre les trahisons de son mari défunt et l'exemplarité de sa conduite. Les meubles sont couverts, des rangées de livres imposants s'alignent sur quelques étagères, le tout baigne dans une lumière faible : « Lui, il est dans la tombe, et moi je me suis enterrée entre quatre murs. Nous sommes morts tous les deux », déclame Elena Popova en enchaînant les cigarettes et les verres de vin.

Un repos perturbé par l'arrivée en force du « lieutenant d’artillerie en retraite, propriétaire terrien » Grigori Stepanovitch Smirnov qui vient réclamer l'argent que lui devait le mari d'Elena Popova. Il est grand, arbore une barbe sauvage, parle fort, marche sur le tapis avec ses bottes crasseuses, pose ses pieds sur la table basse, casse le mobilier, menace le valet... A l'évidence, c'est lui « l'ours ». La veuve éplorée révèle alors un caractère bien trempé : elle refuse de payer l'intrus et, à force de cris et d'insultes, le provoque en duel avec les Smith et Wesson de feu son mari... qu'elle avoue ne pas savoir utiliser. Mais l'un et l'autre ne se décident pas à tirer. Cette intrusion violente du monde extérieur a ramené à la vie la jeune veuve qui, derrière son comportement enragé, laisse poindre un sentiment plus doux pour Smirnov, lui-même charmé par ce petit bout de femme. Et l'on se dit que l'ours, c'est finalement Elena Popova, tirée de son hibernation et de sa caverne par l'appel du « printemps ».

 

Le démon de la discorde

Court entracte, le temps de mettre en place la scène de la seconde pièce, Une demande en mariage. Cette fois, le public est accueilli par un personnage en slip, en pleine séance de bricolage. De grandes rasades de vodka constituent l'essentiel de ses pauses, extrêmement fréquentes. Il s'agit de Stepan Stepanovitch Tchouboukov, propriétaire terrien au caractère explosif. L'effet d'immersion du spectateur est encore plus prononcé que dans L'Ours : Tchouboukov n'hésite pas à jouer avec le public auquel il propose des verres. Il ne voit pas entrer Ivan Vassilievitch Lomov, son voisin qui flotte comiquement dans un costume trop grand pour lui. Impressionné par Tchouboukov, Lomov a bien du mal à formuler sa demande : il veut épouser la fille de son voisin, la pimpante Natalia Stepanovna. Le père, ravi, va la prévenir. Mais la demande en mariage dégénère en dispute autour de la possession d'un pré aux bœufs. Lomov, incapable de se maîtriser pour réclamer sa main à Natalia, part extrêmement fâché. Lorsqu'elle apprend ses intentions, elle le fait revenir, mais la dispute repart de plus belle, cette fois au sujet du prix d'un chien de chasse.

Tchekhov explore ici le mauvais génie de la discorde, aussi futile soit-elle, qui s'immisce même entre des êtres que tout concoure à réunir. La colère, la rage, la jalousie, la rancoeur, et pour finir l'amour, sont les personnages principaux de ces deux pièces à l'humour décapant, portées par une mise en scène qui en restitue fidèlement l'esprit.

Le jeu énergique des comédiens - Florence Fauquet, Angeli Hucher de Barros et Paul-Henri Véchambre - rend parfaitement l'atmosphère survoltée des deux pièces, qui fait irrésistiblement penser au comique absurde des films du réalisateur bosnien Emir Kusturica.

Et pour prolonger l'ambiance russe déjantée, les spectateurs qui le veulent pourront, en compagnie des comédiens et du metteur en scène, déguster quelques vodkas de grande qualité. La soirée s'achève : on ne sait plus très bien si on a été au théâtre ou si l'on s'est incrusté chez une bande de Russes déchaînés.  

1 rue Jean-Jacques Rousseau, Asnières-sur-Seine

Prochaines dates : le 26 novembre, le 9 et le 13 décembre

Métro Gabriel Paris (ligne 13)

Réservations : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

 

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